Marc Tripier, pilote pour la Sécurité civile raconte : « C’était l’apocalypse »
mardi 30 septembre 2025
« C’était l’apocalypse » : 5 ans après la tempête Alex, ce sauveteur raconte comment son hélicoptère a été foudroyé alors qu’il tentait d’aller sauver le couple Borello
Marc Tripier, ancien militaire, pilote pour la Sécurité civile, a tout tenté pour aller sauver un couple au cœur du chaos. Mais en vain. Il a ensuite participé au plus gros pont aérien de ce siècle en France.
Depuis plusieurs heures, en ce jour de tempête Alex, l’équipage du Dragon 06 était en alerte sur la base de la Sécurité civile, à Cannes-Mandelieu.
« Très vite, les routes sont devenues impraticables pour faire monter des équipes de secours de Nice. Il n’y a que celles qui étaient en haut qui ont réussi à intervenir », se remémore Marc Tripier, 65 ans aujourd’hui, pilote de l’hélicoptère.
Vers la fin d’après-midi, des messages alarmants émanant de la préfecture parviennent à la base.
La nuit s’apprête à tomber, mais le flamboyant Dragon 06, jaune et rouge, est équipé pour les missions nocturnes.
Il s’agissait du couple Borello, dont Nice-Matin, présent sur place au cœur de la tempête, a relaté la tragique histoire.
« J’ai regardé la météo. J’ai d’abord dit que ce n’était pas envisageable. Puis, à un moment, j’ai cru voir une fenêtre météo. J’ai pris la décision de décoller avec mon équipage. »
« Dans la machine on sentait une tension terrible, on se faisait secouer dans tous les sens »
Marc, ancien de l’armée de l’Air, se souvient du double sentiment qui l’occupait à cet instant : l’urgence d’agir en premier.
Mais aussi, au vu de l’ampleur des conditions météo, extrêmement défavorables, l’obligation de rester « hyperprofessionnels et de se fixer des limites ».
Quand l’hélicoptère s’arrache au tarmac de Cannes Mandelieu, tension et concentration, règnent à bord. « Je savais qu’il y avait un écueil, le verrou de la Mescla. Il faut réussir à passer. »
Quand, au milieu de la tourmente, le Dragon 06 pointe son nez à l’entrée des vallées, la situation est dantesque.
« C’était un mur. Un mur d’orages avec des éclairs qui pétaient de partout. On était en pleine nuit avec les jumelles de vision nocturne. À un moment, j’ai prévenu l’équipe en disant qu’on arrivait au niveau du verrou de la Mescla. Et, en plaisantant, je leur dis : ’Ne vous inquiétez pas, en principe la machine est une très bonne cage de Faraday, on ne risque pas d’être électrocuté dedans’. »
Quinze secondes après ces mots, l’appareil se fait prendre par un violent éclair.
« Mon toubib, assis derrière, me dit : ’Marc, je deviens aveugle, je n’y vois plus rien.’ Il s’était pris un flash. Dans la machine on sentait une tension terrible. L’équipe avait un peu la trouille, ce qui est normal. Il y avait un vent phénoménal, on se faisait taper, secouer dans tous les sens. »
« On avait zéro chance sur 100 de pouvoir passer avec ce mur de flotte et d’éclairs »
En quelques instants, le pilote aguerri analyse la situation. « Là j’ai dit stop. Je mettais la vie de l’équipe en danger. J’ai fait demi-tour un peu après le lac du Broc. On avait zéro chance sur 100 de pouvoir passer avec ce mur de flotte et d’éclairs. »
Dans la machine, la frustration prédomine. « Une énorme frustration et de la déception. Des gens étaient en danger là-haut. On accepte de prendre des risques calculés, mais là on était en dehors du domaine du secours au niveau sécurité. »
Un peu plus tard dans la soirée, le reportage in situ de Nice-Matin leur apprend que le couple a été emporté. Terrible. Marc n’a jamais oublié. Cette mission avortée l’accompagne jusque dans sa retraite.
Le lendemain matin, à la première heure, il sera le premier hélicoptère à survoler ce qu’il reste des vallées. À bord, ont embarqué des autorités, du ministère de l’Intérieur, de la préfecture, des politiques.
« J’étais sidéré. Ce que j’ai vu de mes yeux, c’est l’apocalypse. Nous sommes montés jusqu’au Boréon. Quelques jours avant, j’y avais fait une balade à moto magnifique. C’était lunaire. Le lac était bouché par les roches, plus rien n’existait, même si le barrage a tenu, ce qui est surprenant. Plus de ponts, des villages endommagés, le cimetière de Roquebillière emporté… »
Puis direction la Roya. « On a découvert l’ampleur du désastre. L’entrée du tunnel de Tende était dévastée, les ponts et routes embarqués. Je pilotais, mais voir les vallées comme ça, c’est sidérant. De la vraie sidération », insiste-t-il.
« On faisait quasi-office de minibus »
Marc participe ensuite à ce qui va devenir le plus gros pont aérien humanitaire du siècle. Huit hélicoptères de la Sécurité civile venus de toute la France sont arrivés en renfort.
« Dans des briefings ultra-précis, il fallait informer les pilotes sur les dangers des vallées. Elles sont farcies de câbles haute tension. »
Un poste de commandement se déploie alors sur l’aéroport de Nice pour gérer le trafic des appareils.
« Le gros point de départ des missions était là. On y prenait nos infos au PC crise. On embarquait les équipes, le matériel. »
Six appareils de la gendarmerie participaient, en plus de ceux de la Sécurité civile, mais aussi des hélicoptères militaires, privés.
En tout, près de 25 machines volantes ont assuré ce gigantesque pont aérien, en mode Apocalypse Now. Dans le ciel des vallées, le bourdonnement des engins était permanent.
« On faisait quasi-office de minibus. On a descendu des papys, des mamys qui étaient coincés dans la vallée. On alternait vivres, personnels et rescapés. C’était typiquement une mission humanitaire. »
Marc se souvient que ses passagers, en état de choc, ne parlaient pas beaucoup. « Ils avaient perdu leur maison, des proches, des animaux. »
De ce chaos, le pilote garde un souvenir très fort. Celui de la formidable mobilisation des sapeurs-pompiers.
« Ils se sont auto-organisés pour créer des zones d’emport. Ils régulaient en bas. On sentait vraiment les équipes de pompiers locaux hyperinvesties pour leur population. C’est typique des catastrophes, d’un coup surgit une organisation venue de nulle part, avec beaucoup de bonne volonté. J’en garde un excellent souvenir. Les gens se sont vraiment bougés pour que ça marche, avec des système D incroyables. »
Marc Tripier a pris sa retraite il y a deux ans. La tempête Alex reste, à ce jour, le souvenir le plus fort de sa carrière dans la Sécurité civile. Source