L’héroïsme féminin dans la guerre d’Indochine en 1955
jeudi 17 juin 2021
Article paru dans l’Almanach du combattant par Valérie André, le 1er janvier 1955
Encore que, de 1914 à 1918, nombreuses furent les infirmières que leur mission aventurait jusque dans les hôpitaux de la zone des Armées où plusieurs trouvèrent la mort, on peut dire que les femmes demeuraient à l’écart du champ de bataille. Les temps ont changé. De nos jours, la femme — médecin, infirmière, assistante sociale — partage les risques du guerrier. On La bien vu au cours de la guerre d’Indochine. Les récits de Robert Aeschelmann que Von vient de lire célèbrent le courage des Françaises appartenant aux antennes chirurgicales. Si le nom de Geneviève de Galard a conquis la renommée — on lira plus loin l’article qui lui est consacré — celui de Valérie André ne mérite pas moins l’estime et le respect de ceux qui s’y connaissent en vaillance. Le capitaine médecin Valérie André, spécialiste de la neurochirurgie, après un séjour (en 1948) dans les hôpitaux en Indochine, passe en France son brevet de pilote d’hélicoptère. En octobre 1950, elle revient en Indochine où elle accompagne à maintes reprises le capitaine Santini dans ses missions de sauvetage de blessés. Puis elle accomplit seule cette même tâche qui la conduit jusque dans les postes isolés de la brousse. Dans un ouvrage intitulé « Ici, Ventilateur ! », André Valérie raconte avec simplicité les incidents qui marquèrent sa vie ardente consacrée aux blessés. Voici quelques extraits de ces pages d’héroïsme.
De retour en Indochine, à Saigon, en octobre 1950, Valérie André, chirurgien, est affectée à l’une des deux antennes chirurgicales de Cochinchine. Elle continue l’entraînement de parachutiste, ce qui déplaît au commandement.
Avertie par les médecins et les infirmières des deux antennes chirurgicales qu’un saut d’entraînement est prévu le 24 novembre, je suis prête dès 6 heures du matin ce jour-là ; un camion nous transporte de Coste au terrain. J’espère être de retour à l’heure à laquelle je prends d’habitude mon service. A Tan-Son-Nhut, non sans une certaine joie, je m’équipe comme par le passé.
Nous sommes seize dans le Dakota qui décolle aussitôt. A pareille heure, le terrain est calme. Une vingtaine de minutes plus tard, l’appareil est en route, à 300 mètres d’altitude, cap sur le terrain de Chi-Hoa, qui se trouve à quelques centaines de mètres de l’hippodrome ! La hâte que j’ai de regagner Coste me désigne tout naturellement pour sauter en « siki ». La descente d’un isolé permet au pilote et au largueur de vérifier la force du vent. Comme je suis plus que légère, on m’adjoint un compagnon ; c’est le plus gros et le plus lourd des infirmiers. Ainsi, en surveillant notre double chute, ceux d’en haut pourront-ils faire une juste moyenne.
Au « go » retentissant du largueur, nous nous jetons par la portière. Mon dix-septième saut est sans histoire.
Un peu plus tard, je reprenais mon travail à l’hôpital. J’étais loin de me douter qu’un rapport me concernant circulerait le jour même dans les bureaux de la Direction du Service de Santé. On me reprochait tout simplement de nuire au prestige masculin. Qu’une femme put sauter en parachute, voilà qui déplaisait. Invoquant d’assez mauvaises raisons, la note désapprouvait mes sauts.
Dès le lendemain, n’y tenant plus, je fis une courte visite à la Direction des Troupes Aéroportées ; j’étais décidée à faire valoir mon point de vue. Le parachutisme n’est-il pas à la portée de tous, et notamment des femmes ? Une fois au sol, il est vrai, le combattant se voit réserver des tâches que seuls des hommes d’élite peuvent accomplir. Mais un médecin, femme de surcroît, peut réconforter et soigner les blessés. Telle fut la thèse que je soutins énergiquement et que mon contradicteur masculin condescendit en fin de compte à adopter.
Le 16 mars 1952, Valérie André, devenue pilote d’hélicoptère, accomplit son premier vol « opérationnel ».
Cette mission-là sera pour le lendemain, 16 mars 1952. Jour mémorable en vérité ! Le poste de Bat Nao signale deux blessés graves. Seule à bord, je dois aller chercher ces deux Vietnamiens. Le GATAC fait savoir qu’une patrouille de chasse assurera la protection.
Prenant les commandes, après avoir accompli scrupuleusement tous les rites, je contacte la tour. Une jeep fonce vers l’appareil, un officier en saute. Il fait des grands signes, montre du doigt un gros sac. J’emporterai la solde de la garnison du poste. La somme est coquette.
La carte dépliée à côté de moi, je décolle enfin. Il s’agit de tomber exactement sur le peint et je suis sûre d’y parvenir. La partie sud du Delta m’est encore inconnue, mais sur la carte, elle paraît sans obstacle. Aucune erreur ne m’est permise. Je contacte le GATAC Nord.
— Ventilateur appelle. Répondez.
De terre, l’on me confirme que la chasse me rejoindra au-dessus de mon point de destination.
L’axe de sécurité que suivent tous les appareils doit me conduire jusqu’à Kcsat. Le plafond n’est pas trop bas. Bartier m’a longuement décrit la cathédrale qui domine le gros bourg. Je l’aperçois, tout va bien. Maintenant, je dois voler de poste en poste. Le ciel se couvre et je ne suis qu’à deux cents pieds. Cette région à l’apparence hostile m’est inconnue ; je répugne à perdre de l’altitude et ne veux pas non plus m’enfoncer trop profondément dans la crasse. Bien qu’ils demeurent sourds à mes appels, les chasseurs ne doivent pas être loin. A intervalles réguliers, je consulte ma montre. Au passage au-dessus du dernier poste, j’ai deux minutes de retard sur l’horaire prévu. Bat-Nao ne doit plus être qu’à dix ou onze minutes de vol.
Chasse, leader. Ventilateur vous appelle. Me recevez-vous ? Répondez.
Toujours pas de réponse. Sans doute en raison des mauvaises conditions atmosphériques, les chasseurs ont-ils regagné leur terrain ?
Ce que je cherche m’apparaît. Les panneaux sont en place, le fumigène indique la direction du vent, un pavillon flotte en haut d’un mât. Docile, l’hélicoptère vire, descend vers le damier que forment des briques peintes à la chaux et encastrées dans le sol. Tout doucement, je pose l’appareil puis vérifie le blocage du pas collectif et, sans couper le moteur, je mets pied à terre.
A une cinquantaine de mètres, j’aperçois un groupe de soldats et les deux brancards. Une femme ! L’ébahissement est peint sur tous les visages. Et accoutrée ! Mon chapeau de brousse, mes lunettes, ma combinaison de vol, crème tous les huit jours lorsqu’elle revient du blanchissage, sont l’objet de tous les regards. Ils osent enfin approcher ; trop même à mon goût ! Je suis obligée d’intervenir : les pales tournent toujours et le voisinage du rotor de queue peut être néfaste. A l’apparition du sac qui m’a été confié, les visages s’éclairent. La solde ! Mais que vont-ils en faire dans un endroit aussi déshérité ? Enfin, puisqu’ils ont l’air contents...
J’ôte les couvercles des paniers et fais signe aux brancardiers d’approcher en baissant la tête à cause des piles. Les blessés sont installés l’un après l’autre et je referme moi-même les couvercles. A ma montre, comme prévu, l’opération a duré cinq minutes. Parfait ! Je suis déjà installée aux commandes quand le chef de poste, un grand barbu, me demande si je veux bien emporter quelques lettres : un paquet attaché avec de la grosse ficelle et qui contient au moins cinq kilos de courrier m’est aussitôt tendu. Tout le monde sourit.
— Si le courrier nous est parachuté toutes les semaines, m’explique le barbu, par contre, il y a plus d’un mois que nous n’avons rien pu expédier.
Un coup d’œil aux blessé, heureux, semble-t-il, de gagner l’hôpital, un signe de la main à tous mes spectateurs qui me saluent gentiment et j’oublie tout ce qui n’est pas l’hélicoptère. Un décollage en charge exige une attention précise.
L’appareil s’élève, prend de la vitesse et docilement vire à la lisière des arbres, puis la franchit : le départ est réussi. En route pour Hanoï !
Les Vietnamiens ne doivent pas être très lourds ; cependant je ne cherche pas à gagner de l’altitude, le plafond est trop bas. La cathédrale, la route, Gialam m’apparaissent tour à tour. Je prends du champ pour réussir une belle approche que la tour de contrôle vient de me permettre, et je me pose. L’équipe, au grand complet, m’attend devant le hangar.
Le 20 novembre 1952, Valérie André reçoit l’ordre de se rendre à Yen-Nham chercher des blessés.
Yen-Nhan a deux blessés. L’un est gravement atteint, l’autre bien que très légèrement touché profitera de l’évacuation de son camarade. L’inondation et les rebelles ont conjugué une fois de plus leurs efforts et toutes les routes qui mènent au poste sont coupées. Les chasseurs virevoltent autour de moi. La région est mal famée, mais mon regard ne rencontre que la morne plaine liquide et des villages à l’apparence paisible. Le poste est un grand blockhaus carré dont les murs entourent une petite cour. Des palissades et des réseaux de barbelés complètent ce système de défense. Limité à une extrémité par une rivière, à l’autre par des pieux que l’on aurait pu arracher, bordé par un mur et par un réseau de barbelés, le rectangle sur lequel sont disposés les panneaux est ridiculement étroit. Du côté de la rivière, un panneau blanc retient mon attention : j’ai peur qu’il ne soit pas correctement fixé au sol. Un vol stationnaire à deux ou trois mètres au-dessus de la rive me rassure. Je descends lentement et me pose ; tout va bien. A peine ai-je sauté à terre que la tache blanche se soulève. C’est une simple voilure de parachute. Le rotor tourne encore et aspire inévitablement la soie qui se gonfle, fasèye puis est brusquement happée.
Je jure, je tempête, mes pales sont certainement abîmées, elles tournent cependant sans vibrations anormales.
Toute évacuation par la route étant impossible, la voie aérienne reste seule ouverte. Les blessés installés dans les paniers, je m’assois aux commandes, j’appelle la chasse pour les prévenir du décollage et je manœuvre. L’appareil est pris de telles vibrations que je suis obligée de couper le contact. A l’examen, je découvre que le flettner est tordu. Juchée sur un tabouret, je le redresse à la main. Les dommages subis par l’hélice anticouple me semblent assez faibles pour que je puisse risquer un décollage. Je ne peux donc abandonner les blessés. Le second essai est désastreux. Le redressement du flettner n’a apporté aucune amélioration. L’appareil tressaute et danse sur le sol. En phonie, je préviens les chasseurs que décoller serait risquer la vie des blessés. Je demande que le GATAC Nord m’envoie un hélicoptère de dépannage et qu’un mécanicien apporte les pièces de rechange nécessaires à la remise en état du rotor de queue. Sans attendre la réponse, j’abandonne l’écoute. Je ne veux pas décharger la batterie et d’autre part garder le moteur en route diminuerait ma maigre réserve en essence. Dix minutes plus tard, l’un des Bearcat, train d’atterrissage sorti pour freiner sa vitesse, passe au-dessus de nous et largue un message lesté.
— « L’hélicoptère de dépannage arrivera dans une heure. Faites dégager la D.Z. afin de permettre l’atterrissage d’un second appareil. »
Je replie le papier et regarde autour de moi. Evidemment il faut faire de la place et vite. Je commence par lier les pales du Hiller. Poussé contre le mur, il n’est pas trop encombrant. L’enlèvement de deux pieux et de quelques mètres carrés de fil de fer barbelé dégage une aire de dimension suffisante. Reste à la baliser ! Le poste ne possède pas de panneaux, ni de planches ; la toile de parachute est en charpie.
— Donnez-moi au moins des briques et de la peinture !
— Nous n’en avons pas, me répond-on.
Quelqu’un a une idée géniale et ouvre une caisse de farine. J’en prends de pleines peignées, les mouille et parviens à tracer : tir le sol les signaux nécessaires. Les mains encore blanches, il me faut ensuite remplacer devant l’émetteur du poste, le jeune radio que le charivari des ondes déconcerte. Il n’est pas habitué à ce que tout le monde lui parle à la fois et Haïduong lui demande des précisions sur les avaries de l’hélicoptère. J’émets :
— Ici, capitaine André, je répète mon message précédent. Je demande hélicoptère de dépannage avec mécanicien Le Goff. Rotor de queue endommagé par panneau non fixé au sol. Flettner tordu a été redressé à la main. Persistance vibrations anormales.
Assise devant l’émetteur, j’ignore que les Viets sont à l’écoute et interceptent le message.
— Il est peut-être l’heure de déjeuner mon capitaine, me dit timidement un sous-officier.
A peine avons-nous empli nos verres que je crois discerner dans le lointain le bruit du moteur du Sikorsky. En fait l’appareil n’est encore qu’un petit point noir au-dessus de l’horizon. J’ai deviné plutôt que perçu le ronron syncopé du S. 51. Sa silhouette grossit et nous n’entendons encore qu’un vague bourdonnement. Il est au moins à cinq kilomètres du poste. Brisant le silence du jour, des rafales de mitrailleuses, des détonations de mortiers grondent dans la rizière. Les Viets tirent sur le Sikorsky. Autour de moi, les hommes bondissent à leurs emplacements de combat. Là- haut les deux chasseurs interrompent leur ronde et foncent au secours du giravion. Je les vois arriver sur lui, virer et, leurs mitrailleuses en action, plonger vers le sol. L’hélicoptère termine placidement son approche. Sur ma demande les hommes s’écartent, et, pour guider l’atterrissage de cet appareil plus gros que le mien, je reste seule, au milieu de la plate-forme. Santini et Le Goff sont venus tous deux à ma rescousse. En quelques mots je leur explique l’accident. Une belle paire de pales neuves luit au soleil, mais en fait le démontage révèle que l’axe du rotor de queue a souffert ; il faudrait le changer. L’après-midi est déjà avancée et le temps dont Le Goff dispose est trop court. Le chef de poste nous supplie de ne pas attendre à demain pour enlever le Hliller.
— Toutes les nuits nous sommes « tirés », m’explique-t-il, et des projectiles de mortiers éclatent jusque dans la cour du blockhaus.
Santini et Le Goff n’ignorent pas l’importance des effectifs que le Viet-Minh peut jeter à l’assaut de Yen-Nahn. Pendant qu’ils approchaient sous un feu nourri, ils ont vu d’importants contingents courir sur la digue en direction du fortin. Aussitôt alertés, les chasseurs par leur tir ont brisé la charge des Vietminh. Il est évident que l’interception de mon message radio a incité l’ennemi à faire coup double contre le poste et l’hélicoptère. Si le Hillcr ne décolle pas, la nuit ne sera pas calme. Equipée d’un nouveau jeu de pales de queue, la Libellule, comme nous l’appelons parfois, est mise en route et Santini l’essaye. La démonstration n’est pas très convaincante. Les blessés sont néanmoins embarqués à bord du Sikorsky qui prend l’air, tandis qu’à mon tour, je m’envole. Surveillée de près par les deux Bearcat j’atteins Haïduong, puis libère la chasse. Dorénavant je puis suivre les axes de sécurité. La machine renâcle, la cabine est durement secouée. A vitesse de croisière je rallie Gialam où toute l’équipe m’attend non sans anxiété.
