Treuillage utile ou inutile ?

Vendredi 9 août 2019, par Rodolphe Brunn // Récits

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Sauveur avait pas mal chargé la mule. Il est vrai qu’après la tournée du patron, il y avait eu celle du contremaître, du chef, du sous-chef, il avait même dû payer la sienne.
Ils étaient dix sur le chantier aujourd’hui et les mominettes (pastis) avaient coulé même sur son bleu de travail.
Parti d’un village de la vallée du Var, il rentrait doucement avec sa mobylette vers sa maison en remontant l’Estéron. C’est vrai que la route n’est pas très droite... Tiens, ils ont mis un nouveau virage ici ! Sauveur tente de négocier la courbe mais c’est un virage pour un mirage comme dirait un des "Dupondt". Et v’là-t’y pas que Sauveur bascule dans un ravin trente mètres plus bas dans les broussailles épaisses...

Le Dragon 06 est engagé en version treuillage. Je suis le médecin de permanence à la base. L’hélicoptère a un peu de mal à trouver le VSAB Alouette 3 Dragon 06 posée sur une DZ montagneuse improvisée - Photo DR (Véhicule de Secours et d’Assistance aux Blessés) qui pourtant devrait être bien visible d’en haut, mais la route est longue et en lacets.

Il appelle le VSAB qui l’entend et le voit au loin. « Vous êtes à mes midi », lui dit un jeune sapeur-pompier inexpérimenté.

Le chef d’agrès le reprend : « Mais non ! Imagines-toi à la place du pilote et tu lui dis : je suis à vos midi s’il vient droit sur toi, à vos 6 heures s’il s’éloigne de toi, à vos 3 heures si tu es à sa droite, à vos 9 heures si tu es à sa gauche, compris ? »

Bien guidés, nous trouvons ensuite rapidement le site de l’intervention.
Approche prudente du pilote qui, pour "tâter" l’aérologie, fait un tour au-dessus du VSAB sur la route. Finalement, cela "chahute" un peu trop à cause du vent et il décide d’alléger la machine pour le treuillage. Il me pose donc avec mon matériel médical au pied du mont Vial.
J’ai toujours eu beaucoup de plaisir à être posé au hasard dans la nature sur le haut d’une montagne ou dans un refuge pendant que l’hélicoptère faisait la mission de sauvetage sans moi. J’y ai découvert des paysages magnifiques où je suis parfois retourné avec ma petite famille.

C’était une procédure assez fréquente que celle qui consistait à poser le médecin dans la nature pour alléger la machine et puis effectuer la mission avec les secouristes montagnards. Selon leur bilan, on fait ensuite intervenir le médecin directement sur le site avec ou sans treuillage.

Grand soleil sur la montagne. La vie est douce sur la restanque (terrasses avec murets en pierres, fréquentes en Provence) où l’hélicoptère m’a laissé avec ma radio portative.
J’écoute les messages échangés.
Le secouriste est treuillé auprès de la victime. Il la remonte facilement sur la route.

Le chef d’agrées du VSAB passe un bilan très rassurant : "Homme de 50 ans, chute dans un ravin fort heureusement amorti par les buissons, quelques égratignures. Aucune blessure apparente, pouls 70, TA 12/7 ventilation 20 ample et régulière. Pas de perte de connaissance, conscient mais ivresse manifeste. Secours suffisant."

L’hélicoptère revient me récupérer ; nous repartons vers la Base de Cannes.

Au bout de cinq minutes le CODIS nous appelle à la radio :

« Dragon 06 de CODIS 06. »
« Transmettez CODIS, Dragon écoute. »
« Pourriez-vous poser le médecin sur la route pour examiner la victime ? »
« Le poser, non, il faut le treuiller
 », répond le pilote.
« Pouvez-vous le treuiller auprès de la victime ? Ce n’est pas normal que le blessé soit indemne après une telle chute. »

Je prends la radio.
« CODIS du médecin Dragon. Y a-t-il des éléments nouveaux par rapport à cette victime ? »
« Négatif, mais je préférerai que vous alliez y voir.
 »
Moi :
« Pas question, j’ai pleinement confiance dans le bilan du chef d’agrées du VSAB, je n’irai pas examiner cette victime. Je vous rappelle de la Base. Terminé. »

Ils ont envoyé le médecin de garde de la VLM Nord examiner le patient. Bilan du médecin identique à celui du VSAB.

Nous nous dirigeons vers Cannes puis allons déjeuner. L’après-midi, mission de reconnaissance feu de forêt.

Comme d’habitude, je m’infiltre dans la machine avec un minimum de matériel médical et mon baudrier.
Au retour de la mission, le CODIS nous engage sur un parapentiste avec suspicion d’atteinte rachidienne qui a chu pas loin du lieu de la reconnaissance.
Le Dragon me treuille auprès de la victime puis retourne à la Base chercher les montagnards et la perche Piguillem (brancard treuillable utilisé par les secouristes en montagne).

En attendant le retour de l’hélicoptère, je me retrouve dans le maquis à perfuser ce brave homme qui a très mal aux lombaires. Il fait bon, j’ai installé mon matériel auprès de lui, suspendu la perfusion au sapin et le rassure. Tout va bien. Le reste de la mission se déroule sans anicroche. Treuillage du médecin en premier puis le malade est remonté avec la perche et nous l’amenons sur Nice.

Plus tard, rentré à la Base, je rappelle le CODIS et je demande à parler au stationnaire qui a voulu m’engager sur le blessé tombé dans le ravin.

Je lui explique :
« Un treuillage, c’est dangereux. Voudrais-tu me dire ce que tu dirais à mon fils (alors âgé de dix ans) s’il te demandait pourquoi tu as engagé son papa qui est mort dans l’accident d’hélicoptère pour aller examiner un ivrogne indemne ?
As-tu bien noté que pour le parapentiste de cet après-midi et, parce que nous étions très près de l’intervention, je n’ai pas hésité un instant à me faire treuiller seul sans l’assistance des secouristes montagnards ?
Mais là nous avions une demande et le bilan des pompiers : victime avec une forte suspicion de traumatisme rachidien...
 »

L’engagement de certains moyens n’est pas anodin.Certaines interventions sont dangereuses. Il est vrai que dans les centres de traitement de l’alerte (18) ou de réception et de régulation des appels (Centre 15), tout ce qu’ils risquent eux, c’est de tomber de leur chaise.
Ceux qui sont en intervention peuvent tomber de sensiblement plus haut...

Il y en a déjà eu. Il y en aura d’autres.

Ne l’oublions pas, ne les oublions pas...

Rodolphe BRUNN

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1 Message

  • Le questionnement est légitime, cependant même un hélitreuillage injustifié peut éventuellement, tenir lieu d’exercice.
    En entrainement aussi le risque demeure présent, mais l’expérience est indispensable pour les secours les plus délicats rencontrés un jour ou l’autre.
    Ceci doit être pris en compte avant tout engagement dans cette activité de secours héliporté. Sinon , il faut se résoudre à ne pas sortir de l’enceinte de l’hôpital, là où le travail qui ne manque pas, est tout aussi remarquable.
    DELAFOSSE.F

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