Trois questions à Martine Gaillard, première femme pilote d’hélicoptère de la Sécurité civile

Mercredi 6 janvier 2021

Martine Gaillard est pilote d’hélicoptère depuis 1982 et a effectué sa dernière alerte au sein de la Sécurité civile le 6 septembre dernier à Lacanau, détachement estival de la Base de Bordeaux-Mérignac. Retour sur une carrière riche pour une femme d’exception.

Quel est votre parcours et pourquoi êtes-vous devenu pilote d’hélicoptère à la Sécurité civile ?
Martine Gaillard, Pilote du Dragon 33 Sécurité civile - Photo DREn janvier 1982, je me suis engagée dans l’Armée de Terre à l’État-Major dans la spécialité recrutement. Au mois de février 1982, le ministère de la Défense a décidé d’ouvrir à titre expérimental, la spécialité de pilote d’hélicoptère aux personnels féminins, dont deux places à deux sous-officiers de la 25ème promotion de l’École Interarmées du Personnel Militaire Féminin de Caen dont je faisais partie.

Après un an de formation et l’obtention du brevet de pilote, j’ai été affectée à Rennes durant 7 ans au 3ème groupement d’hélicoptères légers (GHL) pour des missions d’aide au commandement et aux armes, de transport de VIP et mission préparatoire au combat. C’est également les premières fois que je vais réaliser des évacuations sanitaires.

Passionnée par mon métier, j’ai éprouvé le besoin de transmettre mon expérience aux plus jeunes, ce qui m’a amenée à devenir « moniteur pilote d’hélicoptère » à l’École de l’aviation légère de l’Armée de Terre (ALAT) de Dax en 1990.

En 1999, je prends ma retraite militaire pour rejoindre le secteur bancaire. Employée comme « chargé de clientèle », je me suis rapidement ennuyée. Je n’avais pas imaginé que ce métier de pilote me manquerait autant ! Très rapidement je reviens dans le pilotage d’hélicoptère, après une rencontre avec une personne passionnée d’aviation et qui possédait un hélicoptère. Durant 4 ans, j’ai découvert une autre phase de cette passion, très différente, sans contrainte mais tout autant palpitante et passionnante. En parallèle, je vole en tant qu’instructeur pilote privé dans une école de pilotage sur l’aéroport de Pau (64).

Au début des années 2000, la Sécurité civile commence à remplacer les mythiques Alouette III par des hélicoptères EC 145, occasionnant l’ouverture de nombreux postes. Martine Gaillard aux commandes d'une Alouette 3 Sécurité civile - Photo DRJ’avais envie d’être de nouveau utile pour la société de sauver des vies, j’y ai vu une véritable opportunité pour moi. En mars 2003, j’intègre le groupement d’hélicoptères de la Sécurité civile (GHSC), avec pour affectation la base de Paris. J’ai également pu effectuer des renforts sur les bases de Perpignan, Lille, Granville, Lyon et la Rochelle. Puis en mars 2007, j’ai rejoint la base de Bordeaux-Mérignac jusqu’à mon dernier vol en septembre 2020, après 17 ans de vol au sein de la Sécurité civile.

Je n’imaginais pas à l’âge de 18 ans, en m’engageant dans l’Armée de Terre, que j’aurais la chance de faire ce métier passionnant et de voler sur des machines comme les Dragon de la Sécurité civile. Tout au long de ma carrière, j’ai pu réaliser plus de 8 400 heures de vol, et secourues plus de 1 835 personnes.

Pouvez-vous nous décrire le quotidien d’un pilote d’hélicoptère de la Sécurité civile ?
Pratiquement toutes les bases hélicoptères de la Sécurité civile sont "armées" de 3 ou 4 pilotes et de 3 ou 4 mécaniciens opérateurs de bord (MOB).

Chaque jour, un équipage d’astreinte est composé d’un pilote et d’un MOB.

Tout au long de la journée, le pilote s’occupe de différentes démarches administratives, pendant que le MOB s’occupe de la partie mécanique de l’hélicoptère, en attendant le déclenchement d’une alerte soit par le COZ, la préfecture, le SAMU, ou les pompiers.

Dès l’alerte, en prenant en compte les conditions météos, nous devons décoller le plus rapidement possible, en moins de 30 minutes pendant la journée, en 1 heure la nuit.

Notre mission principale est le secours d’urgence et le sauvetage. Cela comprend, les évacuations de personnes en détresse, le transport des équipes de secours, les missions de recherche, de surveillance et la coordination des secours. En mer comme en montagne, les missions sont plus spécialisées et peuvent être parfois plus périlleuses.

D’autres missions de secours, plus routinières mais néanmoins importantes, sont réalisées comme les transports sanitaires inter-hospitaliers, l’appui lors de la lutte contre les feux de forêt. Parfois, il y a aussi des missions de police (sécurité, recherche), ou encore le transport des équipes de déminage de la Sécurité civile.

Chaque vol nécessite beaucoup de concentration de notre part, mais c’est la mission qui fait la différence, imposant plus ou moins d’adrénaline, notamment lors des sauvetages en mer ou des secours à des personnes en arrêts cardio-respiratoires, où chaque minute compte.

Durant ces 17 années à la Sécurité civile, une opération vous a-t-elle marquée ?
Il y a de missions que je n’oublierai jamais, soit parce qu’elles étaient « difficiles », ou En intervention au-dessus de l'océan, Martine Gaillard aux commandes de l'EC 145 Dragon 33 Sécurité civile - Photo DRbien que les situations étaient catastrophiques (la tempête Xynthia par exemple). Mais il y a aussi des missions beaucoup plus heureuses, où l’on sauve les gens, dont l’une d’elles m’a particulièrement marquée. C’était le week-end de la Pentecôte en 2014, seulement quelques postes de secours en bord de mer étaient ouverts, car nous étions en « hors-saison ».

Il fait beau, beaucoup de monde est présent sur les plages. Nous sommes prépositionnés au détachement de Lacanau avec un médecin du Samu 33 et un nageur sauveteur héliporté de la SNSM. Le chef de poste nous fait part de son inquiétude sur les épis rocheux de la plage centrale de Lacanau, où l’océan est dangereux. Peu de temps après, nous sommes déclenchés pour un secours vers Hourtin, au nord de Lacanau.

Au retour de cette mission, nous longeons le trait de côte avec l’intention de survoler les plages de Lacanau, quand soudain, le nageur sauveteur de la SNSM à bord du Dragon repère un homme en train de se noyer et une autre personne tentant de le retenir à la surface.
Immédiatement, nous prenons la décision d’hélitreuiller ces deux personnes.

En un rien de temps, le MOB est en place arrière sur les patins, le nageur sauveteur est descente avec le treuil, après récupération, nous déposons la première victime avec le médecin sur la plage. Martine Gaillard aux commandes de l'EC 145 Dragon 33 Sécurité civile - Photo DRUn maître-nageur sauveteur de repos, présent sur la plage, s’est jeté à l’eau pour venir en aide à la deuxième personne, à bout de force, avant que nous revenions pour l’hélitreuiller.

Sans notre passage sur cette plage, motivé par le doute du chef de poste, ces deux personnes se seraient certainement noyées. La vie humaine n’a pas de prix, d’avoir pu être là au bon moment, au bon endroit et que l’on ait pu sauver ces deux jeunes me remplit de gratitude.
C’est dans ce genre de mission de sauvetage que l’on voit l’importance des prises de décisions communes, du travail d’équipe à plusieurs (pilote, MOB, médecin et sauveteur héliporté).

Je suis très fière d’avoir porté assistance aux personnes, parfois dans des conditions difficiles voire périlleuses durant ces 17 années de carrière au sein du groupement d’hélicoptères de la Sécurité civile. Je n’oublierai pas ces belles rencontres et les liens humains tissés avec les différents services de secours et de police. C’est avec un pincement au cœur que je quitte ce métier prodigieux.

Le groupement hélicoptère de la Sécurité civile :
Chaque année, les 34 hélicoptères répartis sur 23 bases secourent plus de 15 000 personnes en plaine, en ville, en montagne et en mer, soit une personne secourue en moyenne toutes les 33 minutes.

En 2019, la base de Bordeaux-Mérignac a réalisé 674 missions dont 167 sur le détachement estival de Lacanau. Ces missions ont permis de secourir 529 personnes. Source interieur.gouv.fr

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