6000 heures au-dessus du Mont-Blanc

Mercredi 17 juin 1992

L’homme a hélicoptère rouge, l’homme aux 2500 missions de sauvetage en montagne, René ROMET, vient de quitter la Sécurité civile de la Haute-Savoie. Retour sur cette « vie au bout des pales ». Moteur.

Un bip sonore déchire l’air. Chez le pilote et son mécano, voilà qui déclenche des réactions en chaîne. Coups de fil, vérifications, une tenue qu’on enfile. En cette journée olympique, une dameuse a percute un fondeur. A l’hélico de la Sécurité civile de cueillir le blessé. Il sera évacué dare-dare sur Grenoble.

Ce jour-là, pour le pilote de la machine, c’était la der des der. Sans le savoir. Combinaison rouge aux commander de son engin rouge. L’homme venait de boucler son ultime mission de sauvetage en montagne. Et une vie sauvée de plus, une vie parmi plus de 2500 autres.
Notre histoire que voici a commencé là-bas. Là, à Toulon où le jeune René grandit. Choyé par une maman corse, il fera copain-copain avec papa Romet, un Dauphinois. Et pourtant... Le jeune homme recherche quelque chose comme des émotions fortes. Solution : il s’engage, à 17 ans, dans la Marine. Émotion familiale assurée. Il sera « mécano-plongeur-sauveteur-sur hélico ». Déjà.
Un peu plus tard, dans l’Armée de terre, il passera aux commandes. De son hélico, il vivra la fin de l’épopée coloniale française : Indochine-Vietnam-Algérie. Les années filent. Arrive le deuxième ingrédient : la Sécurité civile avec, d’abord, la lutte contre les feux de forêts. C’est ici que tombe à pic notre troisième ingrédient : la montagne. Certes, il débutera par les Pyrénées... Et voici le premier janvier 1972. L’homme est affecté à Annecy. René peut devenir Romet. L’homme aux 13.000 heures de vol dont 6.000 de sauvetage en montagne. L’homme aux quelques 2.500-3.000 missions.

Comme des chevaliers
L’homme qui fait, au bout de 22 années de carrière, toujours et encore profession de foi. « II faut aimer donner. II faut avoir l’esprit un peu scout, être bien dans sa tête et entièrement disponible ».

Songez... « Quand on est très près de la paroi, qu’il y a des éléments perturbateurs comme le vent on les chutes de pierres, qu’on est ballotte, on ne pense plus à rien, à rien. On est prêt à mourir. Comme les chevaliers, on est dans un état de grâce, on s’en fout. Et même si on a peur avant, pendant, on n’a plus peur. On sait qu’on accomplit un acte noble. Et ça, c’est vraiment merveilleux ». Un sourire, un silence et... « Quand on sait que c’est vraiment la vie au bout des pales, on ne peut pas tricher avec soi-même et avec les autres »...
A la clef, une carrière accomplie. Sur la seule fausse note, un haussement d’épaule. Motus.
Allez voir cet ami de plus de 20 ans, Christian Brincourt, chef du service grand reportage de TF1 : « ce qui a manqué à Romet, c’est la poignée de main de ceux qu’il a sauvés »...
Et l’inconscience. Comme ces deux Anglais qui, une nuit de juillet 1989, émettent des signaux de détresse du côté du refuge du Requin. Et l’hélicoptère s’en va, à l’aveuglette dans une nuit noire. Les deux, simplement fatigues, désiraient redescendre en plaine. Eux comme cette autre jeune femme avaient confondu hélicoptère de secours en montagne et ascenseur. Romet, durant l’été 1981, détourne ce vol d’entraînement pour porter secours à un couple en perdition au refuge Vallot, situé juste en dessous du Mont Blanc. La bise, les nuages et l’hélico qui risque la culbute... Tout cela complique l’opération. Une fois en bas, la jeune femme de demander qu’on la remonte à Vallot. Elle y avait oublié ses gants. Si. De l’ingratitude...
Pour ce dépassement de soi au quotidien, René Romet avait choisi sa bonne étoile. En 1988, il fait édifier le Christ du Secours en montagne. Désormais, la statue de Broissant domine le refuge du Requin, destinée à « perpétuer le souvenir des 30.000 personnes secourues en montagne depuis l’apparition de hélicoptère ». De retour au milieu de ces gens qu’il tire d’un mauvais pas, René Romet est homme de communication. Transmettre... Et notre homme a raconté son expérience dans quelques ouvrages.
De même qu’il a toujours consacré une bonne partie de son énergie à enseigner son savoir aux autres.
Organiser... Et le capitaine de l’Equipe de France aux Championnats du monde d’hélicoptères en Pologne en 1981 a organisé trois coupes de France en 1980, 82 et 84 à Annecy.
N’empêche, tout ça c’est du passé. 1992 sera l’année du changement.

Comme pour la F1
« Le secours en montagne, été comme hiver, il y a un âge pour le faire » confie un pilote marqué par la mort, en septembre dernier, de son élève et collègue Patrick BROS, « Après avoir été, pendant plus de 20 ans, toujours stressé en attendant un appel de détresse, c’est comme pour la F1, il vaut mieux partir par la grande porte ». Confidence : « je suis très heureux de partir en bonne santé et d’avoir accompli cette mission ».

Ce mercredi 10 juin, René Romet a fêté cette décision. Dans le hangar de la Sécurité civile à Annecy-Meythet. René Romet était homme très entouré. Le Préfet de la Haute-Savoie, Jean-Paul Frouin, pour le remercier, 1’a décoré de la Médaille du Ministère de l’intérieur. Après la séquence souvenirs, place à l’avenir. L’avenir de l’hélico de la Sécurité civile qui a retrouvé un nouvel équipage. Romet a passé le témoin à son successeur, Vincent Saffioti, 15 ans dans l’aviation légère de l’Armée de terre avec plus de 4.000 heures de vol a son actif. Lui fera équipe avec son mécanicien, Yves Maréchal, 22 ans dans la Gendarmerie avec de nombreux secours en montagne.
L’avenir, enfin pour Romet...
« Je pars à 50 mètres, une nouvelle aventure m’attend dans le privé ». Heureux qu’il est « de rester au milieu d’autres hélicoptères ». Pour célébrer cette deuxième carrière, il y avait foule. Depuis ses amis jusqu’aux autorités, élus, montagnards en passant par les secouristes, gendarmes et gens du métier... Et au milieu de cette foule, il y avait surtout quelqu’un. Un homme jeune, aujourd’hui handicapé. Montagnard que la montagne a cassé et que Romet a sauvé. Rien que pour cette soirée, lui a traversé la France. Pour lui dire merci, une fois encore. Source : Le Dauphiné Libéré du 16 juin 1992

M. Ch. STAEHLE

Commenter cette brève Répondre à cette brève