Un plongeur venu du ciel

Dimanche 14 octobre 2007

Le copilote, l’aspirant Landry Lefaucheux, localise sur son écran radar le bateau d’où émane l’appel au secours et transmet les données géodésiques au pilote, le lieutenant de vaisseau Emmanuel Soubrouillard. Le Dauphin, l’hélicoptère de sauvetage en mer de la flottille 35 F, est maintenant positionné presque au-dessus de sa cible. Aux commandes, le pilote ne peut plus voir l’embarcation. Il lui faut pourtant suivre le bateau qui, en dessous, continue d’avancer, à sept ou huit noeuds. Et il doit le suivre « en crabe », pour dégager au maximum l’accès à l’entrée, notamment en cas de descente de la civière.
Pour ce faire, il lui faut aveuglément se fier au treuilliste. Celui-ci, le premier-maître Stéphane Bourreau, vient précisément d’ouvrir la longue porte coulissante, à l’arrière droit de l’appareil. Le plongeur, le maître Stéphane Damian, se prépare. Il s’arrime au crochet du treuil, le « croc », détache la prise son de son casque, se lève et se positionne dos au vide.
Désormais, tout repose sur la seule voix de Stéphane Bourreau. D’elle, de lui, dépend la réussite de l’opération : « Plongeur attaché. Plongeur sorti du cargo (1). Plongeur au niveau des roues. En avant, doux. À gauche doux. Plongeur à 15 mètres. Plongeur à 5 mètres. Bonne hauteur, bonne position. Plongeur posé. Plongeur détaché. En arrière, doux. À droite doux... »

« Croc à la hauteur du cargo, croc remonté... »
De nouveau, le pilote du Dauphin, dégagé de l’aplomb de l’embarcation, la retrouve dans son champ visuel. Du moins en plein jour. Le treuilliste égrène toujours ses faits et gestes : « Je remonte le croc. Croc à la hauteur des roues. Croc à la hauteur du cargo. Croc remonté... » Cette litanie densifie l’instant où chaque minute compte, où chaque geste est calculé. En bas, le plongeur, le maître Stéphane Damian, s’affaire. C’est sur ses épaules à présent que repose le succès de l’intervention. La confiance du reste de l’équipe est totale, au point que Stéphane Bourreau dira plus tard : « Dès l’instant où le plongeur est sur le bateau, le succès est déjà à moitié assuré ». La dépose du plongeur, c’est assurément la phase la plus délicate. Surtout de nuit, lorsque la mer est mauvaise et que l’esquif est un voilier dont le mât joue les battes de base-ball avec cet homme en combinaison de plongée suspendu à son filin.
« Les bateaux à voile ont été conçus pour qu’on ne puisse pas déposer quelqu’un dessus », lance en boutade le treuilliste : « Outre la voile, le pont arrière est souvent recouvert d’un auvent. À tel point que le plongeur est parfois contraint de se mettre à l’eau derrière le bateau ». Du moins lorsque quelqu’un à bord est capable de lui lancer un bout (2). Le plongeur ne se détachera toutefois du câble qui le relie à l’hélicoptère que lorsqu’il sera à bord de l’embarcation.
Dans de très rares cas, il peut être amené à se détacher, par exemple quand la coque est retournée. Pour l’occasion, il s’équipe de trois petites bouteilles de plongée ventrales, l’Aras (Appareil de respiration autonome spécifique). « Il faut faire attention à l’arrivée dans l’eau, explique Stéphane Damian, car les bouteilles risquent de venir vous frapper violemment la mâchoire ». Toutefois, la position ventrale est préférée, parce qu’« il y a moins de risques de s’accrocher à un câble ou un cordage immergé ».
Rien de tout cela, heureusement, pour cette fois. Debout sur le pont, le plongeur évalue rapidement la situation. Il faut descendre la civière. Un geste a suffi. Le treuilliste a compris : « Dépliage civière, présentation civière, demande autorisation de sortie de civière (la voix du lieutenant de vaisseau se surimprime dans les écouteurs à celle du treuilliste : « Autorisation accordée »), sortie civière, la civière au niveau des roues, en avant doux, bonne position, bonne hauteur, civière posée ».
La mission est parfaitement exécutée. Civière et plongeur sont remontés. Tout le monde se détend, au point d’oublier qu’il ne s’agissait que d’un entraînement.
Aujourd’hui, l’exercice sera répété de nuit, comme tous les mardis et jeudis. De nuit, surtout quand elle est sans lune et que l’intervention est trop éloignée de la côte pour en percevoir le halo lumineux, les mots égrenés à flot rythmé et continu par Stéphane Bourreau guidant le câble à la lueur d’un projecteur deviennent l’unique point de repère pour Emmanuel et Landry. Certes, la technique supplée en principe au manque de vision, le Dauphin étant capable d’assurer seul son vol stationnaire. Mais dans les faits, le positionnement de l’appareil est rarement figé.
À la fin de l’exercice de nuit, la radio de bord grésille. C’est le CrosMed (Centre de recherches opérationnelles et de secours en Méditerranée), l’organisme vers lequel convergent tous les appels venant de la mer et qui les répartit entre la SNCM (Société nationale des sauveteurs en mer), la Sécurité civile ou la 35 F, seule habilitée pour les interventions nocturnes. « Nous sommes pratiquement les seuls, au monde, à intervenir par voie aérienne de nuit, explique fièrement Emmanuel Soubrouillard. Même les Américains ne le font pas ».

Témoignages poignants
Pas assez d’autonomie pour intervenir directement, le Dauphin prévient la base pour un ravitaillement d’urgence. Quelques minutes plus tard, l’appareil se pose, les réservoirs sont remplis sans même arrêter les rotors. Il repart aussitôt. Fausse alerte. Les occupants d’un bateau avaient tiré deux fusées rouges de détresse, comme on tire un feu d’artifice, pour faire la fête. Une pratique trop courante bien que de plus en plus souvent sanctionnée. « Cette attitude est irresponsable, s’insurge le pilote. Cela aurait pu nous retarder pour une véritable urgence ». Sans parler du coût : le Dauphin brûle allégrement ses 260 litres de kérosène par heure.
À la base, dans les locaux de la 35 F, un cahier trône, ouvert. Ce sont les lettres de remerciements des personnes que la flottille a secourues. « Très peu de gens le font, explique pourtant Stéphane Bourreau. Souvent, ils comprennent qu’ils ont fait une bourde et s’éclipsent le plus discrètement possible ». Mais si les témoignages sont rares, ils sont souvent poignants. Emmanuel Soubrouillard feuillette le cahier. Il a beau le connaître par coeur, l’émotion affleure : « Ces lettres représentent la justification de notre mission, notre véritable raison d’être ». Gérard NICAUD source

(1) « Cargo » désigne ici l’espace de chargement de l’hélicoptère. (2) Cordage en terme de marine. Prononcer « boute ».

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