Urgences pour les pilotes du SAMU

Mardi 14 août 2007

Des conditions de travail déplorables, des salaires dérisoires, le ras-le-bol de secouristes en mal de reconnaissance.
Devant les locaux de la direction générale de l’aviation civile, à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), Thierry et Patrick, représentants syndicaux pour le Syndicat national des pilotes de ligne, et la CGT transports, attendent l’ouverture d’une première réunion de négociations. Ces deux syndicats de pilotes d’hélicoptère ont déposé un préavis de grève pour le 15 août, une première dans le secteur. Depuis des années, ils se battent pour améliorer leurs conditions de travail.
L'Agusta A109Les traits tirés, Thierry arrive juste de Bayonne où, le matin même, il assurait sa mission : « Je viens de terminer ma permanence de sept jours. Je travaille de 8 heures à 22 heures et je suis d’astreinte toutes les nuits. Cette semaine, j’ai été réquisitionné deux fois entre 23 heures et minuit. Dans ces cas-là, tu peux terminer vers 3 heures du matin et tu dois reprendre ta permanence à treize heures. Bien sûr, quand tu es d’astreinte, tu dois rester frais. On ne sort pas et on doit rester à proximité de l’hôpital. Moi j’ai de la chance, j’habite à côté mais j’ai des collègues qui dorment toute la semaine à l’hôpital. Parfois, ils n’ont même pas de toilettes ou de douches privatives et mangent les mêmes plateaux que les patients. Certains pilotes sont obligés de rester loin de leur famille pendant longtemps, ça fait des dégâts dans leurs vies personnelles. »
Des rythmes infernaux qui posent des problèmes de sécurité : « Quand tu enchaînes un vol de nuit après une journée de boulot, ça va si ça se passe sans soucis. Mais en cas d’incident technique, les pilotes ont moins de lucidité pour réagir. C’est le scénario typique qui peut mener à l’accident. Les chauffeurs routiers, s’ils ne respectent pas leurs disques, on les considère limite comme des assassins, alors que pour nous, on considère que c’est la routine. Pourtant la sécurité des vols, c’est fondamental. » À ses côtés, Patrick confirme : « C’est très difficile. Je travaille à Montpellier et l’été, il fait 40 ºC dans la cabine. » D’autant plus pénible que les sous-effectifs ne permettent pas de vacances prolongées : « Pour exemple, je n’ai jamais pris de congés. Les entreprises considèrent nos périodes de repos comme des vacances. C’est vraiment bien quand tu arrives à prendre vingt jours de suite. Des entreprises refusent même aux pilotes de s’absenter pour raisons personnelles. Quand un collègue a perdu son père récemment, il a fallu qu’on s’arrange entre nous pour le remplacer car le patron avait refusé qu’il prenne un jour. » Thierry renchérit « Chez moi, ils ne prennent même plus la peine de compter les jours de congés. Sur ma feuille c’est écrit, acquis : 0, pris : 0. »

Nous sommes les moins bien payés d’Europe
Ils sont fiers de sauver des gens tous les jours, mais ont pourtant le sentiment de ne pas être reconnus. Feuille de paie à l’appui, Patrick explique : « Je ne mens pas, j’ai cinquante-cinq ans et je touche 2 200 euros pour piloter des machines qui approchent les trois millions. Sans compter les réquisitions et les astreintes qui ne sont bien sûr pas rémunérées, on travaille 44 heures par semaine, ce qui fait 1 800 euros pour 35 heures. De plus on est payés le 12 du mois et j’attends toujours un rappel de salaire de 2005. Nous sommes les moins bien payés d’Europe. »
En comparaison, un pilote allemand touche 5 000 euros en fin de carrière. Même bilan pour Thierry : « On m’a déjà proposé un poste à Bilbao (Espagne), où je ferais moins d’heures pour 1 000 euros de plus. J’ai refusé pour l’instant pour essayer de changer les choses ici, mais c’est tentant. » Patrick précise : « J’ai trente-cinq ans de métier et plus de cinq milles heures de vol à mon actif et on considère que j’ai trois ans d’ancienneté ! Tout ça parce que quand l’entreprise perd le marché, on repart à zéro. » En effet, tous les trois à cinq ans, les hôpitaux renouvellent leurs appels d’offres, ce qui maintient les entreprises dans une concurrence permanente qui pèse sur le montant des salaires. Les conditions de travail ont instauré un climat plus que tendu au sein des entreprises.
Amer, Patrick explique : « Avec les patrons, c’est à couteaux tirés. Je me suis déjà fait licencier une fois pour avoir dénoncé la situation. La pression sur les pilotes est énorme et les moyens pour contourner le droit du travail sont nombreux. Par exemple, les réquisitions sont signées à l’avance. Il y a quinze jours j’ai reçu un ordre de réquisition signé par un préfet qui n’est plus en poste depuis un an ! » Un constat à peine nuancé par Thierry : « Des entreprises sérieuses, il y en a mais elles sont pénalisées car elles sont trop chères par rapport à celles qui n’ont pas de scrupules. » D’autant plus que la situation pourrait être réglée depuis 2003 lorsque des accords conventionnels, encadrant strictement les amplitudes horaires, avaient été signés par l’ensemble des organisations syndicales : « Le gouvernement n’a jamais publié les décrets d’application, déplore Patrick. Résultat : l’inspection du travail ne peut pas infliger de sanctions malgré les contrôles et les entreprises ont le sentiment d’agir impunément. Quand elles reçoivent des rapports, elles ne prennent même pas la peine de les lire. » Thierry conclut : « Cela fait des années que l’on tente de dialoguer sans résultats. C’est triste mais on a l’impression qu’il va falloir une catastrophe pour amener tout le monde autour d’une table. » Xavier Lalu source

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