En rappel sur la cordée DESMAISON-GOUSSEAULT

4 hélicoptères pour un secours aux Grandes Jorasses en février 1971

Jeudi 26 février 2015, par Francis // Francis Delafosse

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De gauche à droite : Francis Delafosse, René Desmaison, Christophe Profit, Christian Brincourt et René Romet avec en arrière-plan la Mer de Glace, août 1988 - Photo DR collection Francis DelafosseEn 1990, invité dans son chalet à Chamonix, j’ai pu discuter avec René Desmaison de ce fameux secours dans les Grandes Jorasses, mais je me suis vite trouvé embarrassé en lui faisant revivre cet épisode douloureux. Ne l’ayant jamais rencontré auparavant, c’est son grand ami René Romet qui m’avait présenté à lui au cours de l’une de ses visites sur la DZ des Bois.

Après avoir consulté, textes, films et archives les plus divers sur cet événement et obtenu des entretiens avec des témoins directs, il m’est apparu intéressant de compléter et de rectifier les nombreux écrits et les inévitables raccourcis journalistiques publiés en leur temps.

En ce mois de février 1971, à Chamonix, tous les ingrédients sont réunis pour établir une fois de plus, la recette d’un inévitable secours à polémique.

Conditions météo défavorables, présence de victimes à haute altitude, situation délicate, médiatisation pesante transformant la détresse en spectacle et conflits internes au sein des responsables du secours, tout cela ne pouvait offrir que très peu de chance de réussite. En effet, après le secours dramatique de Vincendon et Henry en 1956, que l’on s’était promis de ne plus revivre, se joue celui de la cordée Desmaison-Gousseault en perdition dans la face Nord des Grandes Jorasses.

La Mer de Glace et en arrière-plan Les Grandes Jorasses - Photo carte postale CapLe plus inquiétant, c’est qu’aujourd’hui encore, en 2015, malgré les progrès technologiques adaptés aux hélicoptères, à l’équipement des alpinistes, aux prévisions météorologiques et à l’organisation des services de secours, il nous est toujours permis de douter, que plus jamais, de tels drames ne se reproduisent un jour.

Chamonix, le 15 février 1971
Voilà déjà quatre jours que René Desmaison et Serge Gousseault se sont attaqués à une toute première tentative hivernale de la face nord des Grandes Jorasses dans le Massif du Mont Blanc.
Dans la vallée de Chamonix, grâce à son appareil radio "Talkie-Walkie" et au rythme de deux fois par jour, Simone, l’épouse de René suit la progression des deux hommes en leur donnant régulièrement des informations météorologiques.
A 300 mètres seulement du sommet de l’Éperon Walker (4208 m), après plusieurs chutes de pierres, l’une de leurs cordes est coupée et la perte de plusieurs broches à glace complique leur progression. Néanmoins ils espèrent terminer cette ascension dans les deux jours.

16 février
Tracé de la directe Desmaison Gousseault dans les Grandes Jorasses - Photo DRCette fois, plus question pour eux de jouer les reporters photographiques le long de cette ascension. Voyant les difficultés s’accumuler, ils n’ont qu’un seul but : Sortir de là.
Serge a laissé échapper son piolet dans le vide et ses mains enflées commencent à lui poser problème.
Vers 11 heures, comme chaque jour Simone les contacte par radio, mais cette fois, pas de réponse...
Elle refait un nouvel essai vers 12h30 et René, tenant le poste d’une main, lui répond, tout en se protégeant d’une coulée de neige et de cailloux. -"Tout va bien" lui répond-t-il, mais l’appareil est recouvert de neige, il le nettoie et le réchauffe. Cependant, à partir de ce moment-là, il n’y aura plus jamais d’autres liaisons radio.

17 février
Le vent souffle très fort sur l’arête, mais c’est le grand beau temps. Les deux hommes se réveillent et font le point de leurs provisions. Elles sont maigres, mais qu’importe, demain ils espèrent bien arriver au sommet.
Les Grandes Jorasses en 1971 - Photo INASoudain, le bruit sonore d’une turbine emplit l’air. Les parois de la montagne envoient l’écho multiplié avant même qu’ils aperçoivent un hélicoptère en vol se dirigeant vers l’Italie. Son pilote signale la présence de la cordée qui progresse normalement à 250 mètres du sommet. L’hélicoptère passe encore une nouvelle fois à leur hauteur, puis s’éloigne.
René tente à nouveau une liaison radio avec son épouse mais sans succès. La neige arrive, les deux hommes s’installent pour la nuit... et cette radio qui ne marche toujours pas.
Simone attend et espère, de son côté. La boîte métallique ne crachote que quelques paroles sans suite en provenance d’Italie ou d’ailleurs. Des fréquences se chevauchent dans un charabia incohérent mais, venant des Jorasses, toujours rien ! Un reporter de presse Michel Causse, qui vient de survoler la paroi en avion tente de la rassurer... demain, ils seront au sommet, après-demain, peut-être, à Courmayeur et nous fêterons leur réussite.

18 février
Un jour glauque se lève. La neige tombe dans le silence. Les deux hommes n’ont qu’une envie, sortir de là au plus vite, Serge souffre toujours des mains, elles sont très abîmées. Une autre corde est tranchée nette par une nouvelle chute de pierres.
Ce matin, Simone n’est pas montée au téléphérique de la Flégère pour ses vacations radio. Elle pense que l’appareil de René est cassé ou tombé dans la paroi.
Curieux et journalistes à la DZ des Bois - Photo DRA 17 heures, elle traverse le tunnel pour se rendre à Entrèves près de Courmayeur dans l’auberge de Léo où patientent journalistes et reporters de télévision. Dans un bruit confus et fumée de cigarette, l’ambiance est fiévreuse mais tous, sont convaincus que la cordée sera de retour demain soir. Cependant, là-haut, les deux alpinistes sont abattus, Serge est épuisé et ne peut plus monter. René l’assiste comme il peut. Le soir venu, un nouveau bivouac de fortune est installé. Dans le froid, la neige et la nuit, ils en sont certains, l’arrivée au sommet sera pour demain.

19 février
A Entrèves, Nanouk Broche, la fiancée de Serge Gousseault, étudiante à Aix arrive auprès de Simone Desmaison, les journalistes sont à leurs côtés posant leurs questions parfois peu délicates en pareille circonstance, mais toutes les deux demeurent confiantes.

20 février
La nuit paraît longue pour René et Serge toujours arrimés à la paroi. Serge est épuisé, il refuse de faire le moindre mouvement. Malgré les supplications de Desmaison, rien ne peut le faire sortir de sa léthargie. L'Alouette 3 F-MJBF du DAG de mégève - Photo FAG Alors il ne leur reste plus qu’à attendre qu’en bas, on se rend compte que, bloqués, si prêt du sommet par ce beau temps, il se passe quelque chose...
A 8h45, coup de fil à la Base Hélicoptère d’Annecy, le P.S.H.M. (Peloton de Secours de Haute Montagne) de Chamonix signale que Madame Simone Desmaison demande une reconnaissance aérienne. Elle s’inquiète du sort de son mari, parti depuis plusieurs jours en course dans les Grandes Jorasses.
L’équipage Belleguic-Mezureux, de permanence ce jour-là décolle à bord de leur Alouette III, entame la recherche de la cordée et repère les deux alpinistes à quelques dizaines de mètres du sommet.

"Serge, écoute. Tu entends ? Un hélicoptère approche..."
D’abord lointain, le bruit caractéristique de l’appareil va en s’amplifiant. Le sifflement de la turbine, le claquement des pales emplissent le silence de la montagne. L’engin s’approche de la paroi, tout près, quarante mètres, moins peut-être. Il reste en vol stationnaire quelques secondes.
"On nous observe, l’un des passagers tend le bras, pouce en haut, puis en bas"

L'Alouette III F-ZBAS Dragon 74 aux mains de Marcel Noguès se pose sur la DZ des Bois - Photo extraite de la vidéo France 3 En effet, le Mécanicien de bord Gilbert Mezureux vient de faire deux signes, le premier, pouce vers le haut, ensuite pouce vers le bas.
Desmaison plus initié aux termes de plongée sous-marine que d’aviation comprend qu’on lui demande s’il monte ou s’il descend. Par grands gestes de bras repliés sur la poitrine, puis horizontalement, il se signale dans l’impossibilité de monter davantage.

C’est la totale incompréhension de part et d’autre. Desmaison déclarera :
"Ce jour-là, je n’ai pas fait le signal conventionnel de demande de secours : un balancement du bras de haut en bas six fois à la minute... Signal qui n’était pas même enseigné aux stages professionnels de l’ENSA".
Une heure plus tard, le P.S.H.M. téléphone à Simone Desmaison.
"Nous les avons vus. Ils sont à environ cent mètres sous le sommet. Nous leur avons fait signe avec le pouce vers le haut, puis vers le bas. Ils nous ont répondu par de grands gestes des bras. Ils semblaient en bonne forme. Il y a beaucoup de vent là-haut".
A quinze heures, l’hélicoptère rentre sur sa Base à Annecy.
Tout le monde pense que la cordée attend une accalmie pour franchir le sommet, alors que les deux hommes n’espèrent qu’une seule chose, le retour de l’hélicoptère, persuadés d’avoir pu signaler leur détresse. Mais la nuit tombe et toujours rien...

21 février
Le guide Gérard Devouassoux parlemente avec les secouristes - Photo DRC’est l’aube du 11ème jour. Les vivres sont épuisés. Encore un demi-quart d’eau et leur réchaud s’arrêtera définitivement. Serge est de plus en plus mal. René demeure auprès de son compagnon."C’est la loi de la cordée : à la vie à la mort. On ne laisse pas son compagnon mourir seul. Ce n’est plus une histoire de cordée ou de guide ; c’est une question d’hommes".
La pression médiatique monte et les journalistes commencent à se mobiliser comme en témoignent les articles du Figaro, du Monde, du Progrès et du Dauphiné Libéré.
A Chamonix, la décision est prise de profiter d’une éclaircie pour demander une deuxième rotation d’hélicoptère. Il est convenu que l’immobilité de la cordée sous le sommet est anormale et à 11 heures, Simone rappelle le P.S.H.M.
Et quelques minutes plus tard, à la Base d’Annecy, le pilote de permanence J-F Belleguic note sur le registre :
"Sur demande de M. Terpend, nous décollons une nouvelle fois pour les Grandes Jorasses, Mme Desmaison ayant demandé une nouvelle reconnaissance".
A 14h15, le bruit caractéristique de l’Alouette III se fait à nouveau entendre dans la vallée de Chamonix. Cette fois, c’est le gendarme Martial Bérard et Gérard Devouassoux qui ont pris place à bord. L’appareil effectue un peu plus d’une heure de vol.
"Ils reviennent, Serge, je les entends !" s’écrit René. L’appareil s’approche de la paroi, mais moins près que la veille. Les turbulences sont plus importantes. A bout de bras, René secoue son anorak rouge pour se signaler. L’hélicoptère s’éloigne, amorce un vaste cercle et revient. René attend qu’il soit plus près et balance son bras droit de bas en haut six fois.
L’appareil semble s’approcher davantage, puis s’en va. Serge crie son désespoir, René lui promet une fois de plus qu’il reviendra.
En vol, le pilote rend compte de la situation : "La cordée n’a pas quitté le bivouac sous le sommet. On a vu un homme faire des gestes, mais pas de signaux de détresse particuliers". L’appareil fait retour à la Base vers 15 heures.
Article de France-Soir du 25 février 1971 - Photo DREn réalité, la cordée est au plus mal. Les deux alpinistes se retrouvent plus que jamais seuls face à la montagne.
Simone Desmaison ne comprend pas : "pas de signaux de détresse ?" dit-elle. Si elle insiste pour le déclenchement d’un secours, René risque de lui reprocher d’avoir anéanti son rêve, si elle ne le fait pas, il ne reviendra peut-être jamais.
Le temps se bouche, une autre nuit se présente à nouveau. Serge s’endort par moments, puis se réveille en gémissant doucement.
Demain matin, Simone cette fois en est convaincue, elle demandera le déclenchement officiel des secours. Si René refuse le secours, comme le prétend le P.S.H.M., c’est qu’il a perdu la raison. Perdre la raison, cela est déjà arrivé ! On ira le chercher, de force s’il le faut...
La nuit commence, douloureuse. Là-haut, le temps s’est figé dans le cauchemar. Serge s’endort par moments, puis se réveille en gémissant.
"René, il est parti l’hélicoptère ! Il est parti ?"
"Non, Serge. Il va revenir. Je te l’assure, il va revenir..."

22 février
Comme prévu, le lendemain lundi 22 février, à 11h, Simone Desmaison demande officiellement l’intervention du P.S.H.M. ; cette fois, la situation pourra enfin évoluer.
A la Base d’Annecy, vers 16h30, l’équipage Noguès-Mezureux décolle en direction de Chamonix, pour tenter l’opération de récupération de la cordée Desmaison. Mais un vent trop fort les empêche d’intervenir et Marcel Noguès prévient la Base vers 17h45 l’informant qu’il restera sur place à la DZ des Bois pour la nuit..
Une fois de plus, les deux alpinistes avaient entendu le ronronnement de la turbine et le claquement caractéristique des pales dans l’air. L’odeur du kérosène effleurant la paroi en provenance de ce globe de métal et de plexiglas, suscite un nouvel espoir. Mais les conditions météo empêchent toute initiative d’hélitreuillage.

Témoignage du Capitaine Marcel Noguès
« Dès que nous avons atteint l’aiguille de Talèfre, nous avons été tabassés comme jamais encore je ne l’avais été. Le vent soufflait à 80 kilomètres-heure, mais par moment il y avait des rafales à 120 kilomètres-heure. L’une de ces rafales a failli nous plaquer comme une crêpe contre la face Nord. Quand j’ai pu me dégager, nous n’étions plus qu’à dix mètres du rocher. En moins de trois secondes, nous nous sommes retrouvés près de la face Nord ayant donc perdu 1.200 mètres de dénivellation. »

Même si un certain récit mentionne le décès de Serge dans la journée du 21, c’est le lendemain que sera décrite sa mort par René.
"Mon hélicoptère... Il vient mon hélicoptère !"
"Oui, Serge, il vient ton hélicoptère, il vient ! Je le vois. Il arrive. Une grosse boule de cristal avec de grandes pales d’or..."
Puis se redressant davantage, il s’immobilise les yeux fixés au-delà des mondes, vers l’immensité du ciel.

23 février
Le drame à la une du journal La Montagne Centre France - Photo DRDès l’aube, malgré le vent, l’équipage Noguès-Mezureux décolle et tente plusieurs fois de s’approcher de la cordée. Ils ont pris à bord deux sauveteurs, le guide Roger Fournier et le gendarme Martial Bérard.
René Desmaison est réveillé. Depuis combien de temps fait-il jour, se demande-t-il ?
Il entend le bruit, oui, c’est bien l’hélico qui tente de s’approcher de la paroi. Mais impossible pour eux de se maintenir à 500 mètres. Le vent soufflant à plus de 150 km/h les empêche d’intervenir même pour déposer des sauveteurs au plus prêt.
"Peut-être pensent-t-ils que je suis mort, je vais bouger, me mettre debout."
L’hélicoptère effectue encore plusieurs tentatives d’approche en vain. En effet, il lui arrive de perdre plus de 1000 mètres d’altitude en quelques secondes.
Alouette 3 de la Protection civile en attente sur la DZ des Bois - Photo DR"Je crois bien que j’ai vu les Grandes Jorasses à plat" déclarera le gendarme Bérard.
La perspective d’une opération aérienne directe et rapide s’éloigne et une caravane pédestre est envisagée avec les guides Italiens Zapelli, Pellin et les frères Ollier. On prévoit de les héliporter le plus haut possible sur l’autre versant. Ce projet échouera en raison des forts rabattants.

A 10h50, Marcel Noguès informe sa Base à Annecy de son impossibilité d’effectuer le secours demandé, le vent est trop fort et trop turbulent sur l’ensemble du Massif du Mont-Blanc. L’information est retransmise à la Direction de la Protection civile à Paris. L’appareil rentre sur Annecy.

24 février
Au matin du mercredi 24 février, tous les journaux consacrent la "Une" à cette affaire.
La violence du vent mesuré au sommet de l’Aiguille du Midi a encore augmenté.

Le SA 330 Puma venu de Marignane, piloté par Jean Boulet/Roland Coffignot, en approche de la DZ des Bois pour y atterrir - Photo DR7h30 à la Base d’Annecy, le pilote Jean-François Belleguic et les mécaniciens Gilbert Mezureux et Louis Maret installent dans leur véhicule de service les bâches de l’Alouette III et son matériel d’entretien, direction Chamonix par voie routière.
L’Alouette III, avec à son bord l’équipage Noguès-Rouet, se pose déjà sur la DZ des Bois de Chamonix rejointe par l’Alouette III F-MJBF de la gendarmerie que pilote l’Adjudant Cuenot.

A midi, arrive un hélicoptère biturbines type Puma SA 330 de Sud Aviation. Aux commandes, Jean Boulet et Roland Coffignot qui se trouvent là pour effectuer quelques vols d’essai en conditions montagneuses avec ce nouvel appareil. Se gauche à droite : Gérard DEVOUASSOUX, Maurice HERZOG et Jean FRANCO - Photo DR Après avoir été mis au courant de la situation, ils offrent leurs services, mais leur appareil n’est pas équipé de patins pour la neige et malgré sa puissance, il ne vaincra pas la force du vent à cette altitude.

Une première tentative sera effectuée en cette fin de matinée avec quatre sauveteurs à bord, puis une autre vers 16 heures, toujours sans résultat.
Le Préfet de la Haute-Savoie appelle en renfort l’Alouette III F-ZBAL de la Base hélicoptère Protection civile de Grenoble pilotée par Michel Aubert qui, après plusieurs tentatives également infructueuses, rentre à Grenoble dans la soirée en faisant un détour sur Annecy pour y déposer Belleguic et Rouet.
Le pilote Jean BOULET interviewé à bord du PUMA SA330 - Photo INAPlus tard, René Desmaison déclarera ne pas avoir compris pourquoi les autorités n’avaient pas fait appel aux pilotes d’hélicoptères du côté Italien ou encore à Jean-Louis Lumpert, un "ancien du Massif" ex Chef de la Base d’Annecy muté à Pau et qui s’était proposé pour tenter à son tour quelque chose. Ou encore Georges Rigaut avec son SE 3130 Alouette II F-BOEH d’Héli-Union réquisitionné sur l’événement par l’ORTF...
Jean Boulet effectue son rapport aux autorités. Il possède la conviction qu’il faut continuer à confier aux équipages Alouette III la poursuite de leurs tentatives en version allégée et dés qu’une baisse de la force du vent le permettra, dans le secteur du petit col situé entre la "Walker et Wymper".

25 février
7h25 : Avec quatre guides à bord, Jean Boulet effectue un nouvel essai vers les Jorasses , le vent reste maître de la situation, n’insistant plus, il se repose à 8h15. Toutes les vingt minutes, les deux Alouette effectuent également des tentatives.

Grenoble, 9h10
De gauche à droite : Alain Frébault (pilote Alouette 3), Georges Rigaut (pilote du Lama) et Gilbert Mezureux (mécanicien d'équipage) devant l'Alouette III F-ZBAL - Photo Paris MatchSur le macadam de l’héliport du Versoud, la turbine émet un long sifflement, transformé bientôt en un rugissement ininterrompu. L’embrayage automatique s’enclenche, les longues pales fléchies se mettent en mouvement. L’oiseau métallique s’arrache du sol et monte droit dans le ciel bleu de l’Isère. A son bord, Alain Frébault et Roland Pin n’ignorent pas les difficultés rencontrées la veille par leurs collègues.
Aucun des deux hommes ne connaît les Grandes Jorasses. Ils croisent en vol le Puma de J. Boulet qui rentre à Marseille et vers 9h50, ils passent à la verticale du Mont-Blanc.
En vol, l’équipage Noguès-Mezureux reçoit sur la fréquence radio l’annonce de l’arrivée imminente de l’Alouette III F-ZBAL Grenobloise. Gilbert Mezureux propose à Frébault qu’il se dirige directement dans le secteur sud avant d’embarquer les sauveteurs et afin d’évaluer la situation.

Un contact radio est également établi par Frébault avec le poste frontière des CRS qui lui donne quelques renseignements. Il ne peut se tromper ; les Jorasses c’est une vaste paroi, haute et large. En la découvrant, il observe l’arête faîtière, trop tranchante pour se poser avec ce vent, mais entre les deux sommets, il y a une brèche !
Par conséquent, avant même de se poser à la DZ des Bois comme convenu au départ, il brave les rafales de vent qui le propulsent à la verticale plusieurs fois et décide une nouvelle approche par dessous trouvant là une petite zone d’accalmie, dans l’effet de sol, il parvient à poser son appareil sur le petit col enneigé.
Il est 10h15, à cet instant précis déclarera René Desmaison, "Alain Frébault me sauve la vie."
Demeurant plaqué au sol quelques instants, il s’assure de la puissance disponible et plonge son appareil dans la vallée de Chamonix.
Arrivé à la DZ des Bois, il annonce qu’il sera possible de retourner sur ce secteur en amenant un par un l’ensemble des sauveteurs français et italiens (Alessio et Attilio Ollier, Claude Ancey, Joseph Cordier, Gérard Devouassoux et Cosimo Zapelli).
Alain FREBAULT interviewé au Journal télévisé de 13h - Photo INAEntrouvertes par cette réussite inespérée, Alain Frébault pousse les portes d’une solution pour secourir la cordée Desmaison-Gousseault.
Les deux premiers sauveteurs français rejoints ensuite par les deux autres guides Italiens Ollier et Zapelli commencent leur progression à pied vers le sommet de la pointe Walker à 4208 mètres dans la neige et la glace.
Guide italien interviewé - Photo INAArrivés au sommet, ils installent leur treuil à main "Poma" et le guide Claude Ancey déroule le câble acier de 100 mètres. Le Guide Devouassoux entame la descente. 90 mètres plus bas, il s’approche au niveau de la cordée. A bout de force, René Desmaison demeure prostré contre le corps de Serge transformé en véritable statue de marbre. Il croit entendre un appel, l’émotion l’envahit, il se redresse et voit devant lui Gérard Devouassoux. Il comprend qu’il est sauvé !
A contrecœur, mais pour ne pas exposer davantage de difficultés aux sauveteurs, Devouassoux coupe la corde qui retient le corps de Serge. Il sera récupéré plusieurs centaines de mètres plus bas.
Desmaison accroché au câble d’acier de ses sauveteurs remonte lentement abandonnant l’ombre pour la lumière. Arrivé au sommet, le sauveteur Joseph Cornier le soutient fermement, il sait qu’un homme épuisé peut s’abandonner et mourir au moment même ou on le sauve.
A la radio, on annonce que le secouru est prêt pour être descendu dans la vallée par hélico.

René DESMAISON dans l'Alouette III de la Protection civile - Photo © Patrice HabansSur proposition du pilote de la Gendarmerie, honneur est laissé aux plus anciens et c’est l’équipage Noguès-Maret (Protection civile) qui décolle, pour récupérer René Desmaison et le déposer à la DZ des Bois. Attendu avec impatience, il est accueilli par les familles, les nombreux journalistes et une foule de curieux. Soutenu par Robert Petit Prestoud et Jean Franco à sa descente de l’hélicoptère, il est emmené dans l’ambulance vers l’hôpital.
Evacuation de DESMAISON vers l'hôpital en ambulance - Photo DRPrenant le relais, et après un nouvel avitaillement, l’équipage Violeau/Mezureux poursuit les rotations avec l’Alouette III F-ZBAS rouge accompagnée par l’hélicoptère bleu de la Gendarmerie pour récupérer matériels et personnels.
Les équipages ont reçu l’ordre de la Préfecture de ne pas faire le moindre commentaire sur le déroulement de cette opération sans autorisation. Par la suite, aucune récompense ni reconnaissance particulière ne sera accordée à cette occasion envers les équipages et sauveteurs pourtant bien méritants.
Débarquement de Sauveteurs et leur matériel depuis l'Alouette III F-MJBF du DAG de mégève - Photo DRPrésidée par le responsable de la Société de Secours en montagne de Chamonix Maurice Herzog, une réunion a pu avoir lieu avec tous les intervenants à l’issue de laquelle fut officialisée la gestuelle appropriée aux demandes de secours : "deux bras levés vers le ciel formant avec le corps un Y comme yes, oui au secours, oui à la vie…"
Cependant, il peut paraître difficile d’effectuer ces mouvements en cas de blessure ou immobilisation. Mais par expérience, on sait qu’un équipage héliporté, normalement aguerri, portera systématiquement une attention particulière à toute personne qui demeure immobile dans un secteur accidenté ou inhospitalier, même sans demande préalable de secours. La fille de René DESMAISON et un journaliste - Photo DR Après les années 90, le montage et l’utilisation de haut-parleurs sous l’hélicoptère nous permettra d’assurer quelques missions avec succès.
Néanmoins, ce simple geste de bras levés pour signaler une détresse, nous permet toujours d’intervenir à nombreuses reprises sur des secours ou assistance à randonneurs et alpinistes. Tous, devront cela à ce dramatique accident au cours duquel le jeune Serge Gousseault aura laissé la vie.

Le réchaud de la cordée Desmaison-Gousseault - Photo Rémi DurouxEn octobre 2011, deux jeunes alpinistes Rémi Duroux et Christophe Dumarest réalisent leur rêve, l’ascension de cette voie historique désormais appelée "Voie Gousseault-Desmaison".
A 80 mètres du sommet, ils aperçoivent dans les rochers les vestiges à peine rouillés du réchaud de leurs deux infortunés et illustres prédécesseurs.
Ils comprennent pourquoi cette voie ne ressemblera jamais à aucune autre... Ils laissent là, la précieuse "relique" qui avait tant réchauffé les os et le cœur, témoin d’un drame de la montagne comme il en aura malheureusement bien d’autres.

Mais comme disait René Desmaison : "Je préfère encore voir mourir des jeunes en montagne en faisant preuve de courage dans une passion saine et sportive dont ils peuvent être fiers, que de les voir agoniser lamentablement aux "Urgences" victimes de l’alcool ou de la drogue."
A une question que l’on posait à autre grand alpiniste :"Mais pourquoi donc grimper au sommet de toutes ces montagnes ?" Il avait répondu : "Mais parce qu’elles existent".

Documentation consultée
● Livres de René Desmaison :
"342 heures dans les Grandes Jorasses"
"Les forces de la montagne"
● Livre de Blaise Agresti "In Extremis"
● Archives Base Sécurité civile d’Annecy et Grenoble
● Paris-Match du 6 mars 1971
● Documentation diverse sites Internet.

Remerciements
Marcel Noguès, Gilbert Mezureux, Jean Louvet, Roger Drouin, Blaise Agresti pour leur précieuse collaboration.
Cliquez sur la mignature pour lire « Comment j'ai sauvé DESMAISON... » par Alain Frébault.
• Cliquez ici pour lire « Comment j’ai sauvé DESMAISON... » par Alain Frébault.

Information Première de 13h du 25 février 1971, à partir de 9 mn 50 sec - Document vidéo INA
Cliquez ici pour voir le reportage.
Notamment interviewés :
• Jean Boulet, pilote du SA 330 Puma venu de Marignane (A partir de 12mn 50sec),
• Alain Frébault, pilote de l’Alouette III venue de la Base Protection civile de Grenoble (A partir de 14mn 20sec).

Inter actualités de 20h du 25 février 1971, à partir de 3 mn 12 sec - Document audio INA
Drame dans les Grandes Jorasses : - Interview de Mme René DESMAISON et ses réactions après le sauvetage de son mari (Au micro de Jean PEYZIEU) - La mort de Serge GOUSSEAULT (Corr. Jean PEYZIEU).

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3 Messages

  • En rappel sur la cordée DESMAISON-GOUSSEAULT 26 février 2015 17:53, par DELAFOSSE

    Il y a 44 ans,se terminait ce drame de la montagne dans les Grandes Jorasses à Chamonix.
    J’espère avoir apporté correctement de nouvelles informations sur cet évènement qui aura marqué définitivement l’histoire du secours en montagne.
    Je remercie tous ceux qui ont accordé leur collaboration à cette remise à jour.
    En cette date anniversaire,toutes mes pensées vont à René DESMAISON,Serge GOUSSEAULT et à leurs familles.

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  • En rappel sur la cordée DESMAISON-GOUSSEAULT 30 mars 2015 16:02, par DELAFOSSE

    Encore tous mes remerciements à Gilbert MEZUREUX, pour les informations complémentaires suivantes :
    Le Pilote du LAMA d’Héli-Union, présent sur le secteur italien voisin et réquisitionné par l’O.R.T.F pour filmer les interventions de secours, aurait proposé ses services. Cela lui aurait été refusé par le représentant officiel du Préfet, le Commandant PIERRE, Directeur départemental de la Protection civile. Ceci en raison des problèmes de responsabilité et d’assurance que pouvaient engendrer l’engagement d’un appareil civil appartenant à une compagnie privé.
    Après le déroulement du drame, le Procureur de la République d’Annecy, a demandé un rapport écrit à tous les intervenants. Nous espérons pouvoir publier celui de Gilbert très prochainement.

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  • En rappel sur la cordée DESMAISON-GOUSSEAULT 24 septembre 2015 10:15, par DELAFOSSE

    Des informations journalistiques complémentaires très intéressantes sont dorénavant consultables dans le portfolio à la fin du récit. Ces coupures de presse sont mises en page sur le site grâce à l’aimable autorisation de Jean-Philippe Gaussot (www.gaussot.eu) que je remercie, en lui confirmant mon plus grand intérêt pour les parutions écrites et photographiques de cette époque.

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