Il y a 50 ans : un record d'altitude inégalé pour un hélicoptère de l'Aérospatiale

Mercredi 5 janvier 2022, par Daniel // Daniel Liron

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Le Lama version surmotorisée de l’Alouette 2 se prêtait bien à une tentative de record d’altitude car déjà en 1958 un démonstrateur (sur base d’Alouette 2) baptisée SE 3150 avait battu, à quatre jours d’intervalle, les deux records d’altitude suivants :
Jean Boulet lors du record d'altitude (10984 m à la verticale de Brétigny-sur-Orge) avec l'Alouette 2 SE 3150 immatriculée F-ZWVB, le 13 juin 1958 - Photo DR collection JMP• Le 9 juin 1958, à 9 583 m,
• Le 13 juin 1958, à 10 984 m à la verticale de Brétigny-sur-Orge.

L’Alouette était pilotée par Jean Boulet qui, 14 ans plus tard, va réitérer la performance avec un appareil extrapolé du SE 3150 : Le SA 315 Lama.

Le Lama a effectué son premier vol le 17 mars 1969, suite à une compétition demandée par l’armée de l’Air indienne destinée à trouver un hélicoptère léger et suffisamment puissant pour pouvoir effectuer un décollage à près de 5 000 m d’altitude et d’évoluer à 6 100 m au minimum avec 3 personnes à bord et 3h30 de carburant.
Fort des enseignements tirés des performances de 1958, le Bureau d’Etudes de Jean Boulet à bord de l'Alouette 2 SE 3150 immatriculée F-ZWVB, lors du record (10984 m à la verticale de Brétigny-sur-Orge), le 13 juin 1958 - Photo DR collection JMPl’Aérospatiale se pencha en mars 1972 sur ce défi en envisageant une nouvelle tentative de record avec le SA 315 001, et son pilote d’alors.

Pour ce faire, il fallut préparer l’appareil, notamment en l’allégeant au maximum. (Cela rappelle une citation de René Mouille qui a toujours dit que le problème le plus ardu à résoudre sur les hélicoptères est le coefficient de masse, indice majeur de performances en altitude).
Une note de service interne du 28 janvier 1972, rédigée par J. Goude du Bureau d’Etudes préconisait les modifications indispensables à réaliser sur cet appareil devenu "Expérimental" afin de gagner au mieux sur le poids maximal accepté (917 kg) pour le record envisagé, à savoir parmi les principales :

• Train bas à traverses allégées en dural
• Suppression de la plupart des instruments de bord (horizon artificiel - conservateur de cap, démarreur-générateur et batterie)
• Suppression de l’ensemble des sièges, sauf celui du pilote
• Suppression du stabilisateur horizontal et de la béquille arrière
• Remplacement de la porte gauche de plexiglas par une tôle en alliage moins lourde de 7 kg.
• Remplacement du réservoir de 565 litres par un de 85 litres, calculé suffisant pour la montée.
• Et côté moteur, Turboméca a effectué une modification sur la boîte de réduction de Préparation du Lama F-BPXS avec Jean Boulet aux commandes - Photo DRl’Artouste IIIB, permettant ainsi d’augmenter le régime rotor de 6% développant une meilleure incidence sur la portance.

Voilà l’appareil fin prêt à dépasser les américains qui étaient montés à 11 000 m (non homologué) avec un Sikorsky S-64, une machine ayant la taille d’un Super-Frelon.

LE RECORD
Le 19 juin, une tentative préliminaire est faite avec Gérard Boutin à Istres en atteignant Retour en autorotation pour le Lama après le record d'altitude, le 21 juin 1972 - Photo DR10 856 m, pour une masse de 1189 kg. Le record est maintenant à leur portée, grâce aux efforts des divers ingénieurs et contributeurs du projet.
La pesée initiale a été effectuée sous l’égide de Monsieur André Fafiotte contrôleur de la F.A.I. et approuvée ainsi détaillé :

• 790 kg pour l’hélicoptère, 70 kg pour le carburant, et 90 kg pour le pilote et son parachute : soit un total de 950 kg.

Quant au pilote, il était vêtu d’un anorak de ski et il avait une alimentation en oxygène spécifique pour l’atmosphère raréfiée à haute altitude.

Ce 21 juin, à 12h05, après avoir lancé la turbine et le démarreur démonté, Jean Jean Boulet, juste après le record du 21 juin 1972, est rejoint par sa femme Josette - Photo DRBoulet, seul à bord décolle l’appareil et monte très rapidement à travers une trouée de ciel bleu, et 12 minutes après il était à 11 000 m. Il devenait difficile de tenir la machine de par le durcissement des commandes et du palonnier dû à des efforts aérodynamiques extrêmement importants.

A cette altitude la cabine était complètement givrée avec -62°C à l’extérieur. Seul un petit carré de papier antigivre permettait de voir un bout de ciel au travers. N’ayant plus d’instruments à bord pour conserver sa direction, Jean Boulet se fie au halo du L'équipe pose devant le Lama F-BPXS après le record d'altitude le 21 juin 1972 - Photo DRsoleil pour maintenir l’hélicoptère dans une position correcte. A la radio, on lui demande d’entamer la descente, les radars ayant enregistré l’altitude officielle de 12 442 m. Record battu !

A l’issue, Jean Boulet a déclaré :
"A 7000 m, après une descente en aveugle de 4000 m, je suis sorti de la couche de nuages et ai vu le terrain d’Istres assez loin. Il me fallait allonger ma trajectoire pour pouvoir se reposer dans la limite exigée sur le terrain d’où j’avais décollé condition obligatoire pour que le record soit homologué"
Jean Boulet interviewé raconte les difficultés liées à ses différents records - Photo DRLe Lama s’est posé, turbine éteinte, à moins de 50 m de son point de décollage de par une descente en autorotation (la plus longue jamais réalisée) qui a duré 20 minutes.
Cet exploit a démontré que le Lama s’avère être un excellent appareil pour le travail aérien et le sauvetage en montagne et qu’il aurait pu se poser au sommet de l’Everest (8 848 m) si on avait eu l’autorisation d’atterrissage sur cette montagne sacrée située entre le Népal et la Chine (autorisation obtenue 33 années plus tard pour l’Écureuil B3).

Olivier Boulet a eu l’amabilité de nous communiquer ces précisions très intéressantes sur le déroulement du record :

"Mon père m’a raconté que la descente "en aveugle" avait été la partie la plus périlleuse faute d’instruments, mais dès lors qu’il avait approuvé l’enlèvement de ces instruments, il était parti du principe que le record serait tenté un jour de grand beau temps.

Les prévisions météo n’étaient pas exceptionnelles le matin du 21 juin, mais les conditions aérologiques de température et de pression optimales pour le record, il avait donc maintenu la tentative. Il me semble aussi que le siège du pilote avait été remplacé par un siège ultra léger fait de tubes et de sangles.

Autre anecdote qui m’avait frappé : comme il avait fallu 5 minutes au mécanicien pour démonter le démarreur après la mise en route de la turbine, on était venu compléter le réservoir avant le décollage pour compenser la consommation de ces 5 minutes... c’est dire si tout était calculé au plus juste.

Dans mon souvenir, la turbine s’est arrêtée dès que Jean a entamé la descente... je ne sais pas ou plus si c’était à cause du froid ou de l’épuisement - prévu - du carburant.
"

Daniel Liron

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4 Messages

  • A notre Pic de la Mirandole des voilures tournantes, je dis un grand bravo !
    Bravo pour nous avoir fait revivre ce record hors normes, inégalé et donc imbattu à ce jour... Quelle épopée de l’Alouette 2 au Lama...
    Aerospatiale et Jean Boulet auront décoché ce record absolu, puis Eurocopter et notre ami Didier Delsalle un posé d’Écureuil B3 sur le toit du monde...
    Que nous réserve Airbus Helicopers ?
    Merci Daniel pour cette page d’histoire.
    Et surtout ne lâche rien...

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  • Super papier, Daniel, bravo ! J’espère que cette année va être l’occasion de célébrer cet exploit plus que marquant. Merci de ce que tu fais pour la préservation du patrimoine hélico français !

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  • Bravo Daniel pour ce bel article.
    De tels rappels sont bien importants dans notre époque "d’aviation bashing". Combien de vies sauvées par les hélicoptères qui sans ces records et vols exploratoires n’aurait peut-être pas atteint les capacités et fiabilité que l’on exige aujourd’hui des moyens de secours ?
    Hausser toujours la barre un peu plus doit rester un principe fondamental, quel que soit le domaine.

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    • Je faisais partie de l’équipe. j’avais remplacé la radio normale par un poste radio à piles de l’époque c’est à dire pas très performant ! La température à l’altitude ne lui permettait plus de fonctionner et nous avons perdu le contact avec le pilote lorsqu’il était dans la dernière partie de la montée.
      La turbine s’est arrêtée dès le passage au ralenti mais a redémarré une fois l’appareil posé ainsi que l’exigeais le record. On a su plus tard que c’est le rétreint du a la température extérieure qui avait provoqué un serrage de l’ensemble tournant.

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