Mon baptême de l'air

14 juillet 1985 - Mon baptême de l’air en Lama

Jeudi 21 août 2008, par Chris // Christophe Gothié

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Il arrive parfois que le destin vous fasse signe... C’est ce que j’ai immédiatement ressenti lorsque, à l’âge de 18 ans, écoutant distraitement une émission sur une radio locale, mon attention est soudainement attirée par une question technique posée par l’animateur afin de gagner un baptême de l’air en hélicoptère. Connaissant la réponse, je me précipite sur le téléphone pour contacter le standard de la radio. Et voilà le résultat, par cette splendide après-midi du 14 juillet 1985, et accompagné de ma famille, je me dirige vers Frontenex, où toute la journée, à l’aéroclub d’Albertville, se déroule la fête aérienne annuelle avec démonstrations en vol et baptêmes de l’air.
Arrivés sur le parking de l’aéroclub, malgré l’affluence, nous trouvons sans trop de difficulté une place de parking. Rapidement, je saute hors de la voiture et comme aimanté, je me dirige, d’un pas alerte, vers les barrières qui délimitent la zone de sécurité. Là, immobile malgré l’excitation, je m’imprègne des bruits, des odeurs et des mouvements. Je glisse ma main gauche dans la poche de mon short pour vérifier, avec fébrilité, la présence du petit carton, ultime sésame pour mon premier grand rendez-vous avec une voilure tournante.
Ces moments qui précèdent ces tournants dans la vie sont toujours très particuliers. Le plaisir de l’attente près des barrières pour s’imprégner de l’atmosphère revêt tout autant d’importance que ce que j’attends avec une certaine impatience. C’est alors, que le sifflement caractéristique d’une turbine me fait tourner la tête. Sur la gauche, non loin d’un hangar, je reconnais la silhouette d’un Lama qui stationne rotor tournant ; tandis que mes narines détectent les effluves du kérosène, je repère, à son bord le pilote déjà harnaché. Des mouvements autour de la machine m’indiquent que le décollage est imminent. Je surveille chaque détail afin de mieux m’imprégner de ces moments qui précèdent, je le sais intimement, un grand moment.

Les passagers embarquent rapidement, les portes du cockpit sont refermées, et déjà le régime moteur augmente dans un bruit assourdissant et je vois le pilote tirer légèrement, de sa main gauche sur la commande de pas collectif et l’hélicoptère se retrouve pendant un bref instant en stationnaire puis d’un léger mouvement de translation, l’appareil, avec prudence, s’éloigne du hangar. C’est alors qu’avec grâce, l’appareil effectue un virage à 90 degrés ; j’imagine au même instant les mouvements qu’effectuent les pieds du pilote sur les palonniers permettant cette rotation. Intérieurement, je souris devant cette clairvoyance qui me vient, sans nul doute, de ces longues heures de lecture dès mon plus jeune âge pour mieux comprendre le fonctionnement de cette fabuleuse machine qu’est l’hélicoptère.
Arrivé à l’aplomb de la piste, le temps d’un léger stationnaire et de nouveau un virage à 90 degrés mais cette fois sur la droite tout en enchaînant un basculement vers l’avant, et avec élégance, l’engin s’éloigne. Tandis que le son décroît permettant à mes oreilles, à nouveau d’entendre normalement les autres bruits de l’ambiance festive, les commentaires entrecoupés de musique créant une atmosphère très conviviale.
Je prends alors le temps d’admirer de près les autres aéronefs, le décor qui m’entoure et je me prends à me laisser bercer par cette atmosphère de meeting que j’affectionne tout particulièrement ; mais pas le temps de rester plongé dans mes pensées nostalgiques que déjà je perçois, au loin, le battement des pales puis ce sifflement si caractéristique de la turbine du Lama avant de le voir littéralement débouler au-dessus d’une rangée d’arbres. Whoua, ça dépote ! ça va être d’enfer ! Du coin de l’œil je vois qu’un petit groupe de futurs passagers est déjà prêt pour embarquer, houlà !, il est grand temps que je prenne ma place pour le vol suivant. Je me dirige donc vers le bureau des réservations pour les baptêmes et je montre le fameux sésame. L’on m’indique alors que le vol suivant étant déjà complet, c’est le prochain qui m’accueillera et je dois me tenir prêt. Génial, ça me laisse encore le temps d’admirer de près cette fabuleuse machine et ainsi faire durer le plaisir de cette attente. Le ballet, bien rodé, une nouvelle fois se met en place et je sens, en moi, cette excitation monter encore d’un cran, le grand moment se rapproche.
Je n’ai pas à attendre longtemps, le voilà déjà de retour et cette fois, je me tiens prêt afin de suivre scrupuleusement les recommandations indiquées par l’organisation. Les passagers s’extirpent rapidement de la machine tandis que notre petit groupe les contourne pour prendre leurs places. Comme un nouveau signe du destin, du fait que je me retrouve à fermer la marche, par signe, on m’indique le siège avant gauche à côté du pilote. "Elle est pas belle la vie" !, me dis-je intérieurement avec un sourire en grimpant sur le patin pour prendre place et d’instinct boucler ma ceinture de sécurité. Pendant que les autres passagers font de même, je détaille le cockpit et repère aisément les principaux cadrans du tableau de bord ; pas de doute, je suis dans mon élément et pas un moment je ne ressens un quelconque sentiment d’appréhension... A ma gauche, je perçois la concentration du pilote, visière baissée pour se protéger du soleil, qui surveille les derniers mouvements autour de sa machine. Puis, après avoir vu le signe du pouce levé de l’assistant resté au sol et acquiescé légèrement d’un mouvement de tête, je le vois tourner doucement la commande des gaz du pas collectif et je perçois le régime augmenter, accompagner les vibrations de plus en plus fortes dans la carlingue comme pour transcender mon premier décollage à bord d’un hélicoptère. Le temps d’un autre mouvement doux sur le pas collectif et le Lama décolle... ça y est, on est en vol !

Quelle sensation ! Cela dépasse ce que j’imaginais, la douceur des mouvements est indescriptible ; mon regard se détache alors du tableau de bord et se porte à l’extérieur du cockpit où je découvre une multitude de paires d’yeux qui nous regardent, impressionnés. Toujours avec la même douceur, et en coordonnant la commande de pas cyclique avec les palonniers, le pilote manœuvre sa machine, avec dextérité, afin de s’éloigner du hangar, puis d’un basculement de cabine, nous prenons rapidement de la hauteur tout en nous dirigeant vers le cap 360 dans l’axe de la piste vers Chambéry. La vitesse s’accélère et je sens la pleine puissance de la turbine, quelle machine fabuleuse ! Le pilote effectue un large virage à 180 degrés sur la droite pour remonter vers la vallée d’Albertville, l’exceptionnelle vision panoramique me permet d’admirer librement l’ensemble de la vallée puis très rapidement nous nous rapprochons en longeant un relief montagneux ; arrivé au sommet de la montagne, soudainement, le pilote effectue un basculement pour dévaler l’autre côté ; je ne pouvais pas mieux espérer, voilà des sensations fortes que je ne pensais pas pouvoir vivre à cet instant car j’imaginais plus un vol touristique mais là, le pilote a sorti le grand jeu... Je glisse un regard derrière moi en entendant des cris de surprise car je ne suis pas le seul à être surpris, mais déjà je sens mon corps s’alléger brutalement, retenu par ma ceinture de sécurité. Mis en totale confiance par l’habileté du pilote, je me laisse aller et un immense sourire vient remplacer les instants pendant lesquels je suis concentré pour ne pas manquer une seule miette du spectacle. Je suis aux anges, tout est réuni pour vivre ce moment intensément : une météo radieuse, une machine fabuleuse, la virtuosité du pilote, une place privilégiée, bref, que du bonheur !
Et ça continue, le pilote enchaîne d’autres manœuvres pour nous faire admirer, à la fois le paysage et sa dextérité... Il fait corps avec sa machine et nous sommes les témoins privilégiés de ces moments de complicité intense entre l’homme et sa machine. Avec docilité et avec une réactivité spectaculaire, notre monture évolue à la perfection ; basculement, gauche, droite, notre virtuose du manche à balai ne ménage pas ses efforts pour nous en mettre plein la vue. Mon corps me transmet fidèlement les contraintes que subit la machine et comme pour transcender ce moment magique, je me rends compte que je fais aussi corps avec elle.

Ultimes moments d’exaltation, mais, avec regrets, nous finissons par prendre le cap du retour à pleine vitesse tout en perdant rapidement de l’altitude. Au loin, j’aperçois déjà la piste et notre arrivée bien que douce, est toujours aussi rapide et soudaine. Alors que j’imaginais un "low fast pass", notre pilote, dans un mouvement coordonné des trois commandes effectue un cabré doublé d’un virage spectaculaire qui me fait augmenter mon poids comme je ne l’ai jamais senti et je m’enfonce profondément dans mon siège, c’est l’apothéose ! Je m’imprègne encore plus intensément de cette ultime sensation car je sais que la fin de l’aventure est proche mais que d’exaltation dans les dernières secondes ! Déjà le pilote, avec maestria, rétablit le Lama pour le stabiliser afin d’exécuter au mieux son approche pour se poser en toute sécurité sur la DZ. Dernier stationnaire juste avant que les deux patins ne touchent le sol.
Dans un rêve et avec une lenteur infinie comme pour faire encore circuler quelques instants cette délicieuse adrénaline dans mes veines, je déboucle ma ceinture et m’extirpe du cockpit et, instinctivement, tête baissée, je m’éloigne de cette fabuleuse machine ; je ne peux m’empêcher de m’arrêter et de me retourner à deux reprises pour admirer une nouvelle fois, ce qui s’est apparenté à un fidèle destrier. Enfin, à regret, je rejoints mes parents accoudés aux barrières de sécurité, rassurés de me voir sain et sauf après cette spectaculaire arrivée.

Malgré la fin de l’aventure, ma joie est indescriptible. Un seul regret, s’il en est un, ne pas avoir de photos de ces purs instants de bonheur, mais comme je le dis souvent, le meilleur objectif et la meilleure pellicule ne vaudront jamais des yeux émerveillés et j’en ai pris plein les mirettes ! Mais n’ai-je pas tout simplement rêvé ces instants ? Le contact de mes doigts sur une petite carte, précieusement gardée au fond de ma poche, m’indique que ce n’est pas le cas. Ces fabuleux instants d’une mémorable journée d’été, je les ai réellement vécus et ils restent à jamais gravés dans ma mémoire.

Chris

PS : Quatre ans plus tard, j’eus la chance de voler sur la fameuse Alouette III "Bravo Lima"

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