Un hélitreuillage qui aurait pû mal finir...

Lundi 15 juin 2015

C’est Patrick Peiffer, patron du PGHM de Briançon qui raconte :

C’était fin juin 1981. Jeune et fringant capitaine, je commandais le PGHM. depuis deux jours, mes gars étaient à la recherche d’un alpiniste solitaire, qui aurait dû rentrer chez lui après une course d’une journée. Inquiète, la famille avait donné l’alerte, mais ne connaissait pas l’itinéraire emprunté avec précisions...

- Il est parti dans le secteur du mont Pelvoux...

Avec ça, nous n’étions guère avancés ! Un tel manquement aux règles de prudence les plus élémentaires nous paraissait tellement inconcevable, que d’aucuns chez nous avaient émis l’hypothèse qu’il pouvait aussi être ailleurs qu’en montagne ?
Peut-être même en bonne mais illégitime compagnie ? Allez savoir ? Ça s’est déjà vu !
L'Alouette III F-MJBO du DAG de Briançon en vol dans le massif - Photo Luc JérômeFinalement, son véhicule est découvert sur le parking du hameau d’Ailefroide, à proximité d’un camping. Là, des témoins affirment qu’au cours de la nuit précédente, ils ont aperçu la lumière d’une lampe torche sous la pointe de Clapouse, sur le versant opposé au mont Pelvoux. L’hypothèse de l’accident passe alors de "plausible" à "probable" et les mauvaises langues se taisent...
Désormais, le temps joue contre nous. Le gus est en difficulté là-haut depuis au moins deux jours. Je demande l’engagement de l’Alouette III du DAG de Briançon pour hélitreuiller mes secouristes du PGHM sur zone.
L’équipage de la "Bravo Oscar" (F-MJBO) est constitué du pilote Jean Louvet, reconnu par ses pairs comme étant un des meilleurs de sa génération, sinon le "primus inter pares". Le mécano treuilliste est Jean-Louis Lucine. Très expérimenté, il est célèbre pour ses coups de gueule, ses plaisanteries au Choucas*... et sa force musculaire. D’aucuns disaient que sa voix pouvait couvrir le bruit du rotor et qu’il pouvait remonter un blessé à la force des bras !
Pour le PGHM, un des mes gars embarque avec moi.

Quelques passages à basse altitude sont effectués dans le secteur présume, tandis que d’autres secouristes du PGHM rejoignent, par voie routière, le camping. Celui-ci doit servir de DZ de circonstance pour limiter la durée des rotations. Notre alpiniste solitaire est assez rapidement localisé.
Il est allongé, ce qui laisse à penser qu’il est blessé, recouvert d’un couverture "survie", et nous fait le signe réglementaire de demande de secours. Il se trouve à l’aplomb d’une barre rocheuse d’une centaine de mètres, au milieu de quelques petits arbres.

En cabine, par l’interphone, un dialogue s’instaure entre le pilote, le mécanicien et le chef d’opération que je suis. La décision est prise en moins d’une minute. La configuration du terrain et l’état de la victime militent pour l’hélitreuillage d’un secouriste.
Embarquement à bord de l'Alouette III F-MJBO du DAG de Briançon - Photo DRJean se positionne en stationnaire à vingt ou trente mètres au-dessus du blessé. Lucine ouvre la porte cargo coulissante et baisse la trappe d’hélitreuillage. Celle-ci fait une échancrure dans le plancher de l’Alouette III. Simultanément, il donne du "mou" au câble afin que je puisse enfiler la sangle sous mes épaules et serrer le coulisseau de toile. Pour le premier treuillage, c’est toujours le chef d’opération qui "s’y colle".
Une fois sanglé, à croupetons, mon sac à dos de quinze kilos entre les cuisses, je m’approche de l’ouverture et m’assois sur le plancher, les jambes dans le vide. Face à moi, la vue magnifique sur le massif, dessous, en dehors de la vire où est situé le blessé, plusieurs centaines de mètres de gaz*. Mais l’heure n’est pas à la poésie. Chacun est attentif à ses gestes et à ceux de l’autre.
Dans le même temps, le mécano enroule le câble par des à-coups brefs en raison de la rapidité du moteur. Tout se déroule normalement même parfaitement. Les conditions météo sont favorables (pas de vent, visibilité parfaite, "tempête de ciel bleu"). L’équipage est "au top", concentré et précis dans ses gestes. La machine est performante et les secouristes sont aguerris. En somme, un secours d’une difficulté moyenne. Encore qu’un hélitreuillage est toujours une opération à risques.
Je pose mon casque d’interphone. Je suis maintenant assourdi par le bruit de la turbine et j’ignore ce que le pilote et le mécanicien se disent. Pour les profanes, on pourrait croire qu’ils sont fâchés et boudent : l’un regarde devant lu, le regard fixe et tendu, l’autre, assis dans le sens contraire de la marche, regarde en bas. Comme s’il voulait ignorer son complice. Pourtant les lèvres bougent. Qu’est-ce qu’ils se racontent ?
Photo d'illustration : Alouette III F-MJBO et son treuil lors d'un embarquement sur la DZ du refuge des Ecrins 3172 m (appelé également refuge Caron) - Équipage : Pilote Alain Franjou, Mécanicien d'équipage : Michel Piéton - Photo DRJ’achève ma préparation au treuillage. Plus pour adopter une position d’attente et de confort que pour ma propre sécurité, par habitude, je m’agrippe à la poignée de cuir qui se trouve sur la cloison arrière de la cabine. Bien m’en a pris !
Histoire de me décontracter et pour le "fun", je jette un coup d’œil vers le blessé qui se trouve à notre vertical, puis je lève le pouce, pour indiquer à Jean-Louis que je suis prêt et me trouve à ses ordres. Le treuillage peut débuter.

A l’aide de la poignée de commande électrique, le mécanicien va réduire la longueur du câble au minimum, de telle sorte que la traction me fasse quitter le plancher de la cabine et que je me trouve suspendu dans le vide, sous la potence du treuil. Cette action est très rapide, le secouriste a alors l’impression un peu désagréable, il faut bien en convenir, d’être éjecté de la cabine.
C’est au tout début de cette traction violente que l’inattendu survient...

Alors que mon fondement quitte le contact avec le plancher, j’entends un claquement sec et je retombe, les fesses au bord de la trappe...

Le mécanicien ne perd pas son sang-froid. Il place aussitôt sa jambe en opposition pour faire barrage et me repousse sans ménagement (c’est dans son style, que voulez-vous !) pour m’éloigner de la porte.
Je suis sur le dos, les jambes dans le vide.
Le câble est sectionné à une trentaine de centimètre au-dessus de la couronne de protection et du crochet auquel ma sangle est attachée. J’ai le crochet sur le ventre et le bout de câble pend lamentablement entre mes jambes !
J’ai été bien inspiré de me tenir à la poignée de cuir de la cabine jusqu’au dernier instant. Cela m’a manifestement évité de tomber dans le vide et, à cette hauteur, de perdre la vie.

Le mécano et le pilote se parlent. Dans la cabine, tous se regardent incrédules. Entre ces hommes qui se connaissent si bien, tout est dans le langage des yeux... Ils trahissent leur sentiment : "Au-delà de l’avarie, quel coup de pot !"

Je reprends mon casque d’interphone. Il faut être réaliste. Certes, il n’y aura pas d’hélitreuillage aujourd’hui, mais le secours doit se poursuivre. Source : "L’Aventure au quotidien" - Tome 2 : Le temps des Alouettes de Roger Drouin.

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