Secours en Alouette III en août 1974

Samedi 29 mars 2008

Anecdote extraite du livre "Le secours arrive du ciel" par René Romet
Couverture du livre "Le secours arrive du ciel" par René Romet aux Editions Hatier - Illustration hélitreuillage avec l'Alouette 3 F-ZBAG de la Sécurité civile - Photo DRRefuge d’Argentière, 30 août 1974, 2 heures du matin, Jean Frank le gardien nous réveille en douceur comme d’habitude.
Hier soir, en arrivant avec Patrick Vallencant, nous avons rencontré Jean Affanasieff qui, à défaut du client prévu, viendra avec nous à la voie des Suisses, dans la face nord des Courtes.
Je ne suis pas pressé de partir, peut-être un pressentiment, mais le ciel étoilé du mois d’août nous invite à traverser d’un pas rapide le glacier d’Argentière. Les rimayes inférieures de la face franchies, nous attaquons la première partie. Ces premiers deux cents mètres sont très raides, heureusement que nous avons l’entraînement de la saison dans les mollets !
Le refuge d'Argentière (2771 m) fin des années 70 - Photo DR Au relais, avec Patrick « sur la tête », je pense à ma maison de guide presque terminée, aux descentes à ski de couloirs ratées à cause du mauvais temps et du mauvais enneigement ; peut-être que cet automne avec la nouvelle neige...?
J’ai eu tort de m’inquiéter ce matin car les conditions sont très bonnes dans la face nord, l’ambiance aussi, les principales difficultés étant franchies. Après deux cents mètres relativement faciles, la pente se redresse, un bombement de glace nous cache maintenant la pente terminale. Alouette 3 F-ZBAG Sécurité civile, milieu des années 70 - Photo DR Un bon béquet de rocher pour le relais, Patrick me rejoint et reprend la tête. Je m’assure que le rocher sur lequel nous sommes tous les trois assurés est solide, et rapidement je remets un anneau de corde supplémentaire. Peut-être encore un pressentiment ?
Patrick, quinze mètres au-dessus, est passé derrière le bombement de glace et je ne le vois plus. En face de nous, les cordées de nos amis guides montent lentement à l’Aiguille d’Argentière, à Flèche Rousse, au Tour Noir, etc. Vers le haut, des nuages portés par un fort vent du sud roulent lentement sur le bassin d’Argentière, mais nous serons largement sortis avant le mauvais temps.
Un cri, mes doigts se crispent sur la corde, en quelques dixièmes de secondes toutes les questions s’embrouillent... Patrick ?
Non, la corde ne se tend pas. Une avalanche ? C’est fini, ma tête est vide. Plusieurs minutes passent, je reprends lentement conscience. Patrick a crié en entendant siffler des pierres, lui-même a reçu un éclat à la jambe sans gravité.
Alouette 3 F-ZBAI Dragon 74 Protection civile dans le massif du Mont-Blanc début des années 70 - Photo DRDerrière le bombement de glace, je ne pouvais rien voir ; une pierre m’a fracassé la partie droite du visage et la clavicule ; une vive douleur au genou m’immobilise. Heureusement, mon auto-assurance était solide et a évité que je ne tire Patrick vers le bas. Tout est embrouillé dans ma tête mais je ne peux rien faire, seulement compter sur mes deux compagnons. Evidemment, la tâche est loin d’être facile ; il faut absolument se dégager du couloir à l’abri d’autres chutes de pierres.
Jean, un peu plus haut, fixe un autre point d’amarrage et a repéré, vingt mètres à droite, un endroit moins raide ou ils pourront m’installer. Avec beaucoup de mal, Patrick me hisse à cette vague plate-forme et commence à me nettoyer sommairement, mais il est très inquiet, car beaucoup de sang coule au niveau de la trachée-artère. Pour nous, il n’y a qu’une solution, l’hélicoptère, mais pourra-t-il manœuvrer dans cette paroi si raide ?
En face du Tour Noir, les cordées ont entendu des appels et comprennent à notre immobilité que nous sommes en difficulté. Averti à son tour, le gardien du refuge, après une rapide observation à la jumelle, prévient le P.S.H.M. de Chamonix. Quelques minutes plus tard, l’hélicoptère de la Protection civile, piloté par René Romet, assisté du mécanicien Gilbert Mezureux, décolle avec deux gendarmes-guides. Le treuil de 25 m sur l'Alouette 3 F-ZBAI de la Sécurité civile - Photo DRAvec ce très fort vent du sud en altitude, cela devient très difficile d’approcher la face et l’hélicoptère est dangereusement secoué. René, sachant que ce sont des guides, pouvant se débrouiller pour le treuillage, décide de déposer les deux gendarmes en bas sur le glacier.
L’appareil, ainsi allégé, sera plus maniable. Maintenant, il s’agit d’approcher de la paroi. Les nuages descendent et ne sont qu’à quelques mètres au-dessus de nous. Inquiets, nous voyons l’appareil dangereusement ballotté.
Malgré les remous d’air, il approche, essaye le vol stationnaire ; nous distinguons maintenant l’équipage dans la carlingue, mais, il repart et avec lui, nos espoirs... Après une nouvelle observation, l‘hélicoptère s’approche à nouveau et dans les tourbillons de neige, nous voyons le treuilliste faire glisser la porte latérale ; le câble descend doucement, mais s’arrête à quelques mètres de nous. Là-haut, Gilbert Mezureux sait que les vingt-cinq mètres de câble sont déroulés et fait signe au pilote de descendre encore. Il sait aussi que les pales frôlent de plus en plus près la paroi. Hélitreuillage avec l'Alouette 3 F-ZBAG de la Sécurité civile, milieu des années 70 - Photo DRPour René, le pilote, la concentration est extrême ; crispés sur les commandes de l’appareil, il n’ose penser aux pierres qui pourraient se décrocher du sommet et les envoyer tous les deux six cents mètres plus bas. Gilbert lui demande encore de s’approcher ; alors, avec quelques mouvements latéraux, l’extrémité du câble commence à balancer de plus en plus. C’est gagné. Jean l’a attrapé. Aussitôt, le pilote descend quelques mètres en s’écartant de la face. Patrick passe le harnais sous mes épaules et vérifie la fermeture du mousqueton. Impossible pour moi de parler et de lui faire comprendre que j’ai la clavicule brisée. Tant pis pour la douleur, il fait signe à l’hélicoptère, et, lorsque je suis arraché du sol, j’ai bien l’impression que mon épaule, seulement, va rester accrochée au harnais.
Je suis déjà bien au-dessus de la face, lorsque je débouche à l’intérieur de la carlingue. Ce n’est pas un spectacle très réjouissant pour René et Gilbert mais ils peuvent maintenant penser à respirer. Cinq minutes plus tard, je suis à l’hôpital de Chamonix et à nouveau transporté à Grenoble pour une longue opération. Pour René, cela fait une vie sauvée en plus, mais dans quelles conditions !

Les Praz de Chamonix et le village des Bois avec sa DZ des Bois, base de l'Alouette III Dragon 74 - Photo DR carte postaleSans les risques pris par l’équipage, je ne pourrais certainement pas écrire ces lignes. Malgré six jours de coma suivant une longue anesthésie, trois opérations, près de quatre mois d’hôpital, six mois plus tard, je peux reprendre mes activités de moniteur et de guide.

Encore une fois, grâce à cette merveilleuse machine qu’est l’hélicoptère, maîtrisée par la qualité professionnelle exemplaire et le dévouement extrême de l’équipage, un alpiniste a été sauvé.

Récit de M. Anselme Baud

- Cliquez ici pour en savoir plus sur ce secours réalisé par l’équipage R. Romet / G. Mezureux.
Alouette III F-ZBAG Sécurité civile lors d'un posé patin dans le massif du Mont-Blanc fin des années 70 - Photo DR

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