24 heures avec les hommes du secours en montagne

Vendredi 10 janvier 2014

Un jour, un lieu : « La Croix » a partagé la vie du peloton de gendarmerie de haute montagne du département de l’Isère, dont l’antenne en altitude se situe à l’Alpe d’Huez. Un travail d’équipe de tous les instants.
24 heures avec les hommes du secours en montagne - Photo Sylvain Frappat9 H 30, SAMEDI 28 DÉCEMBRE
Vendredi soir, juste avant le dernier week-end de l’année 2013, on ne savait pas encore que l’ancien pilote de Formule 1 Michael Schumacher serait transporté d’urgence, dimanche soir, à l’hôpital de Grenoble après une grave chute de ski. On constatait déjà, toutefois, que les nouvelles n’étaient pas bonnes sur le front des pistes blanches : deux personnes décédées dans les Alpes suisses à cause d’une avalanche, deux skieurs emportés à La Clusaz et à Val-Thorens, un gardien de refuge mort près de Courchevel, un surfeur emporté par une coulée de neige à Serre-Chevalier. Justement, on apprendra ce matin que c’est le docteur Jean Blanchard, membre de l’équipe des sauveteurs en montagne de l’Alpe d’Huez, en Isère, venue la veille en renfort auprès de l’équipe savoyarde, qui a tenté de réanimer – en vain – ce jeune surfeur de 16 ans : « Il faisait du hors-piste sans être équipé, comme il se doit, d’un dispositif de recherche de victime d’avalanche. Je lui ai fait un très long massage cardiaque. Hélas, sans succès. »

10 HEURES 
Nous voici donc à l’altiport Henri-Giraud – du nom du pilote des glaciers, pionnier du sauvetage en montagne (1920-1999) – où est installé le Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) de l’Isère. Outre le docteur Blanchard, 57 ans, médecin anesthésiste exerçant habituellement en Suisse, qui passe la plupart de ses congés à assurer la permanence médicale au sein de l’équipe de l’Alpe d’Huez, voici Philippe Thomy, 44 ans, responsable de ce « PGHM 38 » – au physique à la Prince Éric – qui accueille avec chaleur ses visiteurs. Dans la pièce commune au rez-de-chaussée du chalet qu’ils occupent, l’adjudant Benjamin Rongier, 41 ans, se tient pour l’heure près du téléphone d’où, à tout instant, peut surgir l’alerte : « Je suis aussi le cuistot de la bande », se présente-t-il non sans humour, car en réalité, chacun l’est à son tour. Secouriste, bien sûr, mais pas seulement : « Nous sommes aussi officiers de police judiciaire, souligne Benjamin, et, pour chaque intervention, nous devons tenter de déterminer les causes, de repérer où se situe la responsabilité après un accident, etc. » Gilles Da Fonseca, 49 ans, maréchal des logis chef, vingt-cinq ans de secours en montagne, n’est pas non plus le moindre dans l’équipe : on l’aura compris lorsque, tout à l’heure, il nous entraînera dans l’antre du « petit » matériel d’escalade dont il connaît tous les secrets. Broches à glace, pitons de toutes sortes, amarrages et cordages : aucun « nœud » ne lui résiste.

10 H 30
Au premier étage, voici l’espace « salon-salle à manger-cuisine ». Un mobilier des plus fonctionnels, avec machine à laver la vaisselle, ce qui facilite le quotidien quand il s’agit d’accueillir les épouses, les enfants, les amis ou, comme aujourd’hui, des journalistes. « Nous sommes une grande famille », estime Philippe Thomy, qui a eu la bonne idée, ces jours-ci, de faire venir son épouse Nathalie et ses deux enfants, Steven 12 ans, et Eva, 10 ans, lesquels – en cas d’alerte – s’effacent totalement au profit de la mission prioritaire : le sauvetage, par de grands professionnels. « Je suis très fière de ce que fait Philippe, avec son équipe, ils font un très beau métier. Pourtant, je ne pousserais pas mes enfants à suivre sa trace : c’est beaucoup d’inquiétude quand il est sur le terrain, et pas évident pour la vie de famille », confie Nathalie.

Nicolas Grandjean, 32 ans, maréchal des logis, passionné de littérature de montagne, qui fait en ce moment un stage intensif de guide, ne se pose pas ce genre de question, car trop jeune, trop passionné et déjà trop engagé pour envisager un demi-tour : « Une fois qu’on a intégré la spécialité “haute montagne”, c’est là que tout commence, il faut parfois cinq ou six ans pour décrocher tous les diplômes requis », explique-t-il. Boris Brémond, 23 ans, le cadet, qui lui aussi arbore fièrement le blouson « gendarmerie » ne le démentirait pas : « Ici, j’ai été vraiment très bien accueilli », dit-il, apparemment déjà tout à fait intégré et adopté par ses aînés.

Parmi les gendarmes sauveteurs en montagne, reste Norbert Burou, 39 ans, le plus secret, indispensable au dispositif car, en plus de ses compétences de secouriste, il est « maître-chien » d’avalanche avec son fidèle Gibbs, un berger allemand qui, à cette heure, fait la grasse matinée dans le chenil aménagé pour lui derrière le chalet. Cet animal a déjà retrouvé quantité d’accidentés, mais aussi des fugueurs, des personnes égarées et des braqueurs de banque.

11 HEURES
Les présentations faites, toute l’équipe est convoquée pour un briefing organisé par les hommes clés de la Sécurité civile, sur le terrain devant l’altiport, là où trône, pour l’instant au repos, le majestueux Eurocopter 145 rouge et jaune à quatre pales, gros hélicoptère à turbines, ultra-maniable, capable de prouesses en montagne à condition d’être bien piloté : c’est Frank Diebold, 49 ans, qui s’en charge. « Parfaitement serein en vol, super-compétent ! » disent de lui ses camarades qui le connaissent depuis peu puisqu’il est arrivé au centre du Versoud – base arrière de l’Alpe d’Huez aux portes de Grenoble – il y a quelques mois seulement, venant de Corse où le ciel, les sommets et les vents ne cessent de se contrarier. Bref, tout ce qui contribue à faire la bonne réputation d’un pilote d’hélicoptère. Avec lui, ces jours-ci, le mécanicien opérateur de bord Emmanuel Larat, 50 ans, forcément de toutes les missions car élément indispensable au déroulement d’une mission héliportée. C’est lui qui, ce matin, instruit les équipiers : « Je leur rappelle quelques réflexes à avoir quant au treuillage et au comportement avec le matériel en vol. Nécessaire mise à jour pour faire baisser la tension en cas de coup dur. » Lui encore qui n’est pas le dernier à taper dans le dos des copains en leur lançant les plaisanteries qu’ils affectionnent.

13 H 38
Le repas de la mi-journée vient à peine de prendre fin, le café n’a pas encore été servi, les discussions vont bon train : en bas, le téléphone sonne. Silence soudain dans tout le chalet. Nous voici au cœur de l’action. Pour eux tous, la routine. Pour les observateurs d’un jour, le moment qu’on attendait, l’espoir d’être au plus près de tous ces hommes – médecin, gendarmes secouristes, machinistes – qui sont prêts à affronter le danger afin de sauver la vie des autres. Un skieur de 19 ans qui descendait très vite sur une piste à Chamrousse a accroché une pierre. Les secouristes de la station concernée réclament une intervention urgente.

13 H 52
L’hélicoptère s’élève du sol et s’évanouit dans la masse de nuages gris le recouvrant bientôt. « Désolé, je ne peux vous emmener, il y a trop de vent, une météo trop aléatoire, du coup, la masse (le poids) doit être au niveau minimum, je ne prends pas le risque », s’est excusé Frank auprès des journalistes avant de s’installer aux commandes et de lancer le moteur. Comment ne pas le comprendre ? À bord ont pris place Philippe, Boris, Jean, le toubib, et bien sûr Emmanuel.

15 H 16
Nicolas, informé par radio, annonce le retour de l’équipage. Quelques secondes plus tard, en effet, un petit point émerge de derrière les massifs de la chaîne de Belledonne. Deux minutes plus tard, l’EC 145 se pose en douceur au milieu du cercle prévu à cet effet juste devant son hangar, soulevant de ses pales géantes encore en mouvement des nuages de neige. Le docteur Blanchard sort le premier de l’appareil : « C’était une chute à skis d’un jeune homme non casqué. Il souffre d’un traumatisme crânien, peut-être une fracture du rocher. Son pronostic vital n’est pas engagé, heureusement. Nous l’avons déposé au CHU de Grenoble à 14 h 45. » Philippe Thomy, très détendu, raconte : «  Nous avons juste joué un rôle d’infirmiers : les pisteurs de Chamrousse avaient déjà conditionné le patient qu’on a trouvé bien au chaud dans une cabane. Boris a relevé son identité, j’ai interrogé et essayé de rassurer la mère du garçon qui se désolait que son fils n’ait pas porté de casque ainsi qu’elle ne cessait de lui conseiller de faire. » Frank, pour sa part, vient de couper tous les contacts. Dans le silence du moteur à l’arrêt, il commente : « Malgré un plafond plutôt bas, je n’ai pas constaté trop de turbulences à l’arrivée. Mais c’est vrai qu’au passage de crête, on s’est bien fait tabasser ! »

17 H 45
Jean, qui a pris des nouvelles du jeune homme, informe qu’il est actuellement sur la table d’opération en neurochirurgie : il faut procéder à une trépanation. L’intervention rapide de tout à l’heure n’aura pas été inutile. Le plus étonnant, pour l’équipe, est de constater que ce samedi s’est révélé être un jour particulièrement calme. Les pistes sont maintenant fermées, la nuit est arrivée doucement, les télésièges de l’Alpe d’Huez se balancent à l’arrêt, vidés de leurs occupants. S’il restait quelque part sur une piste un skieur égaré, et donc en danger, les hommes du PGHM, eux, restent en veille. Et même, au besoin, Frank et Emmanuel seraient prêts à redémarrer de nuit avec l’hélico. « C’est possible grâce à ça », indique Frank en mettant dans les mains des visiteurs des jumelles de vision nocturne. Dans leurs optiques, on voit le paysage comme en plein jour, toutefois sans la couleur.

20 HEURES
« Tout le monde à table ! » entend-on dans le chalet. Outre l’épouse et les enfants de Philippe, Élisabeth, la femme de Frank, est venue rejoindre la troupe. Avec les journalistes, on compte une quinzaine de couverts ce samedi soir. L’ambiance se révèle on ne peut plus chaleureuse. Certes, la hiérarchie existe dans la gendarmerie. Pourtant, nul ne fait ressentir cette réalité. Philippe, le chef, est maintenant aux fourneaux. Il a concocté une tarte aux marrons dont on se demande quand il a trouvé le temps de la cuisiner. Et c’est lui qui sert chacun. « Ce qu’il y a de commun entre nous, c’est que la notion de don de soi ne nous est pas étrangère. Peut-être est-ce pour cela que je suis attaché à ce PGHM de l’Alpe d’Huez. Et je peux vous assurer que les gendarmes qui sont là ne le font ni pour l’argent ni pour la gloire », glisse le docteur Blanchard. Et puis, il y a cette passion de la montagne qui les accapare tous. Contre cela, on ne peut rien.

DIMANCHE 29 DÉCEMBRE, 8 H 30
Emmanuel Larat, mécano obsédé à juste titre par la sécurité, qui ne supporterait pas un seul point de rouille sur une vis, glisse le chariot Wackerbauer sous le ventre de l’hélicoptère pour le sortir du hangar. Dehors, ciel immaculé. La neige est tombée dans la nuit. Il y aura du monde sur les pistes. C’est bien, mais c’est du travail potentiel pour les sauveteurs en montagne. Or la première alerte ne viendra que bien plus tard. (...) Lire la suite sur la-croix.com

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